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Egalités salariales hommes-femmes : le graphique qui explique tout ?


Aurélien Boutaud | 12 juin 2018 | Mots-clés inégalité discrimination mixité équité économie | Fils rouges chiffres

La parité hommes-femmes n’a pas fini de faire parler. Dans une série de billets publiés cet hiver sur son blog d’Alternatives économiques, Jean Gadrey revenait sur une idée, couramment mobilisée par les économistes, qui consiste à expliquer l’essentiel des écarts de salaires entre hommes et femmes par la maternité. Plusieurs graphiques tirés d’une publication académique sont récemment venus renforcer cette hypothèse de manière assez spectaculaire, rencontrant un certain écho médiatique. Pourtant, Jean Gadrey appelle à une interprétation plus détaillée (et politique) des mécanismes qui mènent à ces inégalités. Essayons d’y voir plus clair.

La maternité, cause essentielle des inégalités salariales ?

Pour expliquer les inégalités professionnelles entre hommes et femmes, dont les inégalités de revenus font évidemment partie, de nombreuses raisons peuvent être avancées, parmi lesquelles la maternité arrive souvent en bonne place. Certains observateurs n’hésitent pas à prétendre qu’il s’agit même du principal (et même peut-être du seul) facteur explicatif de ces écarts. Cette hypothèse a récemment trouvé une démonstration spectaculaire à travers la publication d’un article académique d’Henrik Kleven, Camille Landais et Jakob Egholt Søgaard. Se fondant sur des bases de données danoises, l’étude est notamment illustrée par deux graphiques qui montrent sans ambiguïté la manière dont la progression salariale des femmes est brutalement arrêtée au moment de leur maternité.

Dans le premier graphique, la progression salariale d’une femme avec enfants est comparée à celle d’une femme sans enfants : le rendu est spectaculaire puisque l’arrivée du premier enfant se solde par un effondrement de l’ordre de 20% des revenus, qui ne sera comblé qu’après plusieurs années. Le retard pris sur une femme qui n’a pas eu d’enfants ne sera en revanche plus jamais comblé.

Impact de l’arrivée du premier enfant sur la rémunération des femmes

Le second graphique compare l’impact de l’arrivée du premier enfant sur la rémunération des femmes relativement à celle des hommes. Il est tout aussi spectaculaire, puisque les niveaux de salaires sont comparables en début de carrière, mais s’écartent brutalement avec l’arrivée du premier enfant qui marque un effondrement des revenus des femmes comparativement à ceux des hommes – écart qui, là encore, ne sera ensuite plus rattrapé.

Impact de l’arrivée du premier enfant sur la rémunération des femmes relativement à celle des hommes

C’est en réalité le rôle social de la maternité qui est en question

Jean Gadrey relativise ces résultats – et surtout les interprétations qui en sont parfois faites – en montrant que les mécanismes qui mènent à ces écarts ne peuvent pas être réduits à la seule maternité. Ce qui produit ces inégalités professionnelles, selon lui, « c’est le système de domination masculine (...) dans lequel la maternité est considérée comme déterminante pour la vie professionnelle des femmes, alors qu’elle pourrait fort bien ne pas être pénalisante DU TOUT dans d’autres conditions sociales réalisables. » L’économiste avance plusieurs arguments intéressants.

Premièrement, les données internationales montrent des différences considérables  entre pays, que ce soit dans les écarts de salaires entre hommes et femmes ou encore dans le recours au temps partiel. Par exemple, les femmes ont presque autant d’enfants en Croatie et en Allemagne ; pourtant, les hommes gagnent 11,8 % de plus que les femmes dans le premier cas et 59 % dans le second. La maternité ne suffit donc pas à expliquer ces écarts, il y a bien des mécanismes culturels, sociaux et politiques qui interviennent.

Parmi ces mécanismes, il en est un surprenant : au contraire de la maternité, la paternité apparaît dans de nombreux pays comme un bonus salarial. Autrement dit, les hommes devenus pères se voient régulièrement accorder une augmentation de salaire… peut-être en anticipation de la baisse de revenus supposée inévitable de leurs conjointes ?

On sait par ailleurs que, pour un même niveau de maternité, les écarts salariaux entre hommes et femmes sont différents dans le privé et dans le public. Et il a été démontré que « certaines décisions politiques passées ont utilisé la maternité comme argument pour des dispositifs ayant en réalité pour but le retrait d’une partie des femmes du marché du travail. » Par exemple, la mise en place de l’Allocation Parentale d’Éducation étendue au deuxième enfant, décidée en 1994, avait été suivi d’une chute du taux d’activité des mères de deux enfants de plus de quinze points en trois ans.

« Dans tous ces exemples » explique Jean Gadrey, « ce sont bien des dispositifs politiques et d’entreprises (...) qui produisent des inégalités professionnelles ‘autour de la maternité’ (ou de la présomption de maternité), sur la base de préjugés sexistes plus généraux sur le rôle et la place des femmes dans la société. »

Cela n’enlève rien à la pertinence des graphiques… mais cela relativise quelque peu certaines de leurs interprétations.