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Interroger l’autonomie dans les politiques sociales et médico-sociales (1) Une notion biface


L’autonomie est devenue durant ces dernières décennies une valeur suprême dans la vie en société et une injonction centrale dans l’action publique. C’est particulièrement net dans les politiques sociales et médico-sociales. L’attendu d’autonomie concerne les personnes âgées en perte d’autonomie, celles en situation de handicap (concernées par les dites « politiques de l’autonomie »), mais aussi les demandeurs d’emploi, les patients en établissement, … bref, un peu tout le monde. L’autonomie de l’usager est, dans certains cas, un objectif à atteindre, dans d’autres, une condition requise pour que son accompagnement puisse se faire dans de bonnes conditions. 

Une norme au cœur des politiques sociales et médico-sociales… et de la société

La possibilité de décider de sa propre vie, ce qui implique de pouvoir construire sa propre personnalité, puis d’agir et de se gouverner par soi-même, est dans nos sociétés une valeur cardinale. L’autonomie renvoie à la capacité à se gouverner soi-même, elle est le résultat d’un processus d’émancipation. Le psychologue et sociologue Alain Ehrenberg parle de « société de l’autonomie comme condition », c’est-à-dire d’une société dans laquelle il est supposé que, si on lui en donne les moyens, chaque personne, quelle que soient ses caractéristiques, doit pouvoir faire preuve d’un comportement autonome (Alain Ehrenberg, « Faire société à travers l’autonomie »). 

Selon le sociologue Nicolas Marquis (« III. Le handicap, révélateur des tensions de l’autonomie », Revue interdisciplinaire d'études juridiques, vol. 74, no. 1, 2015), trois critères peuvent être détectés derrière cette norme d’autonomie : être soi-même, être actif, et être correctement socialisé. Tout ce qui empêche d’être soi, d’agir, et perturbe la socialité (isolement, désocialisation…), va dans le sens inverse à l’autonomie et à la vie bonne. On le devine, la notion d’autonomie a forcément une dimension morale. L’autonomie est devenue le synonyme de liberté et de vie accomplie.

Rôle de l’action publique, mécanismes de solidarité : les transformations

Selon ce nouveau paradigme, fournir une aide à autrui revient avant tout à soutenir sa capacité d’autonomie. Dès lors que l’on pense que chaque personne doit être l’agent de son propre changement, la posture de l’accompagnement consiste à aider les personnes à y arriver, à renforcer leur pouvoir sur leur propre vie. C’est là la logique de l’empowerment, qui consiste à ne pas agir directement sur l’individu, mais à lui donner les outils afin de rendre possible les conditions d’une action de sa part. Selon cette conception, que Nicolas Marquis illustre par la situation des personnes handicapées, la responsabilité de conquérir son autonomie revient à la personne qui doit vouloir être autonome, désirer se prendre en charge, avoir un projet de vie réaliste, mais aussi à l’environnement social, qui peut être, selon les cas, « empêchant » ou « habilitant » : des ascenseurs permettent-il aux personnes d’accéder à des lignes de métro ou à des bâtiments ? Les postes de travail sont-ils adaptés ? Des préjugés ou discriminations interviennent-elles à leur égard ?

Autonomie : l’autre côté de la médaille

L’autonomie est depuis des années un enjeu majeur des politiques d’emploi, dans l’idée de rendre les actifs plus autonomes. Cette injonction peut être énoncée dans le vide, quand, par défaut de moyens humains suffisants, il manque de conseillers Pôle emploi pour accompagner une partie des demandeurs d’emploi, alors que la réforme de cet organisme (fusion ANPE et Assédic en 2008) était censée intensifier et adapter leur accompagnement (ci dessous, capture d'écran du site concernant le Projet Personnalisé d'Accès à l'Emploi).  

Dans bien des cas aussi, les usagers sont loin d’avoir l’autonomie nécessaire pour se saisir des outils qu’on leur propose. Avec la dématérialisation de l’administration, les outils numériques sont de plus en plus indispensables à chacun pour accéder à ses droits, ce qui rend des publics plus dépendants qu’avant des travailleurs sociaux. Plus d’un français sur quatre serait ainsi en difficulté numérique (Jean Deydier, « Les exclus de la datacratie », Pouvoirs, 2018/1, n° 164). Nombreux sont les témoignages et enquêtes qui prouvent que les personnes les plus fragiles subissent l’injonction à l’autonomie. La norme d’autonomie peut donc renforcer la vulnérabilité des personnes déjà fragilisée.

L’autonomie fonctionne parfois comme une fiction : en effet, tout travailleur social part du postulat que l’usager est libre d’adhérer aux propositions qui lui sont faites, par exemple pour faire des démarches de recherche d’emploi, ou pour se soigner, alors qu’il est loin d’avoir toujours cette liberté et les moyens de cette autonomie. 

Mais l’idée de l’autonomie comme fiction a pu être utilisée en un sens différent. Il y a près de 20 ans, dans une étude sur les allocataires du RMI (« La notion d’autonomie dans le travail social l’exemple du RMI », 2003) des chercheurs du Crédoc avaient émis l’idée que le manque d’autonomie des allocataires est une fiction. Les travailleurs sociaux comme les usagers feraient semblants que ces derniers ne sont pas autonomes, pour justifier l’octroi d’aides sociales. « L'absence d’autonomie des bénéficiaires du RMI serait ainsi la résultante de la position des travailleurs sociaux, prétendant que les bénéficiaires ne sont pas autonomes, et des bénéficiaires, se présentant comme non autonomes pour avoir accès aux aides sociales ». Cela traduit une méfiance des chercheurs à l’encontre de cette notion d’autonomie qui ne s’est pas démentie depuis lors.

Parce que l’espace social est inégalitaire, la mise en œuvre de la norme d’autonomie est accusée de creuser par ailleurs les inégalités entre les usagers. Tous les usagers n’ont pas les mêmes ressources (niveau d’éducation, soutiens…) pour se positionner face à cette norme, et pour s’investir dans le « projet » qui, par exemple dans le cadre du RSA, est le signe et la condition de leur autonomie.  La norme d’autonomie peut aussi creuser les inégalités entre des usagers inégalement organisés et/ou représentés auprès des institutions sociales. Ainsi les droits sociaux des jeunes précaires qui ne sont soutenus par aucune organisation représentative, sont bien moins défendus que ceux des personnes handicapées. (Marie-Christine Bureau, Barbara Rist, Léa Lima et al., « La traduction de la demande d'aide sociale : les cas du handicap et de l'insertion des jeunes », Revue française d'administration publique, n°145, 2013). 

Pour certains, l’autonomie, de valeur émancipatrice, au cœur du projet de la modernité tel qu’élaboré par les philosophes des Lumières puis du projet républicain et de la construction d’un Etat-providence, est devenue l’outil pour déconstruire notre modèle d’Etat-providence. Ainsi, selon le spécialiste des sciences de l’éducation Roger Monjo, l’autonomie est devenue la valeur de référence d’une idéologie néo-libérale, qui, prétextant que l’Etat-providence encourage une culture de l’assistance, entend au contraire « activer » les usagers et leur donner le sens de la responsabilité (Roger Monjo, « L'autonomie, de l'indépendance vers l'interdépendance »Le sociographe, 2013/5) . Dans son article « la normativité contemporaine et l’impératif d’autonomie », Jean-Marie Donegani (Revue d'éthique et de théologie morale, 2018/5, n° 300) défend cette même idée. Le néolibéralisme consiste à faire de chaque individu un « entrepreneur de lui-même » auquel il revient alors de s’autonomiser, de se responsabiliser, d’être créatif, d’accroître ses compétences, dans une perspective de productivité. A ses yeux, la norme de l’autonomie individuelle est aussi puissante et enfermante que celles des anciens statuts des sociétés traditionnelles. L’autonomie est bien une notion biface…