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Interroger l’autonomie dans les politiques sociales et médico-sociales (2) Des conceptions divergentes de l’autonomie


Quand les usagers revendiquent leur autonomie, ils peuvent poser des questions éthiques complexes aux professionnels, voire les mettre en difficulté. C’est le cas quand ces professionnels ont tout à la fois une mission de protection de publics fragiles, et de développement de leur autonomie. Respecter tout à la fois l’autonomie des personnes et les protéger est une équation compliquée pour les professionnels en protection de l’enfance, dans les services de tutelle, dans les institutions en charge des personnes handicapées ou dépendantes. Quelle part de liberté individuelle laisser à des individus vulnérables qu’il convient de protéger ? Comment respecter leur autonomie, tout en réalisant un travail éducatif ? 

Professionnels-usagers, quand les conceptions de l’autonomie entre en conflit

Il arrive que les conceptions de l’autonomie de l’usager ne cadrent pas avec celles du professionnel. Par exemple les squatters étudiés dans une recherche action (Petiau et Pourtau, « Une autonomie polysémique : Réflexions à partir d'une recherche-action sur l'accès aux droits et aux soins des squatters », Vie sociale, 1, 2012) peuvent entretenir des relations problématiques aux institutions sociales et médico-sociales, au nom de leur idéal d’autonomie. Comme d’autres populations précaires, ils privilégient par exemple l’automédication, et peuvent renoncer à des soins au nom de l’autonomie, alors qu’un professionnel de santé pensera au contraire qu’un individu autonome se rendra chez un médecin en cas de maladie. La perception qu’ont les uns et les autres de l’autonomie n’est pas la même. Pour les travailleurs sociaux, est autonome une personne qui se dirige toute seule, ce qui implique d’accéder aux formes conventionnelles de la vie sociale, c’est-à-dire rechercher un emploi stable, pourvoyeur d’un revenu à même d’assurer une autonomie financière et un logement, d’être actif, d’être citoyen… 

Autre exemple de confrontation, quand des personnes âgées ou handicapées font le choix de non-protection pour vivre pleinement leur condition d’individu libre. Ils s’appuient alors sur la notion de « droit au risque » (Marie-Christine Bureau, Barbara Rist, « Le droit au risque pour les personnes handicapées. Débats et pratiques », in Tous autonomes ! Injonction des politiques sociales ou fabrication collective, 2018), un droit directement lié au principe d’autodétermination (Anne Jaumotte, « Droit au risque, santé et bien-être des personnes âgées accompagnées », Énéo Focus, 2019/08).

Zoom sur les dispositifs qui s’inspirent des travaux d’Amartya Sen

Des travaux indiquent aussi que différentes conceptions de l’autonomie coexistent dans les référentiels et les pratiques des politiques sociales, avec à la clé des postures professionnelles et des résultats bien différents. On s’intéresse ici à une conception qui suscite de l’intérêt et trouve son inspiration dans les travaux de l’économiste et philosophe Amartya Sen. Dans sa perspective, l’autonomie se mesure en fonction des libertés réelles dont disposent les personnes pour choisir leur vie. Ce qu’il appelle les « capabilités » sont définies comme «  les libertés réelles qu’une personne a de mener une vie qu’elle a des raisons de valoriser  ». La concrétisation de ces libertés réelles requiert une action sur trois plans, estime le sociologue suisse Jean-Michel Bonvin (« Un défi pour l’action publique — L’approche par les capacités ») : celui des ressources entre autres financières suffisantes pour que la personne ne soit pas contrainte d’accepter n’importe quel emploi par exemple, celui de son équipement en compétences et qualifications, et celui des contextes sociaux, pour veiller à ce qu’ils soient source d’opportunités plutôt que de blocages pour les personnes. Les préférences et aspirations des personnes doivent être prises au sérieux, ce qui implique que, face à une proposition, l’usager devrait donc avoir trois options : refuser sans encourir de pénalités excessives en cas de refus sa part, négocier le contenu de l’intervention, ou encore accepter ce qui lui est proposé, non pas par résignation mais par conviction que cela a la valeur pour lui. C’est dans ces conditions, explique Jean-Michel Bonvin, que cette approche dans les politiques sociales évite de servir soit unpaternalisme (on donne beaucoup de moyens aux personnes, sans liberté dans la manière de les utiliser) soit un néo-libéralisme (on valorise la liberté, mais on ne donne pas les moyens de cette liberté).

On comprend que l’on sort de cette conception dès lors que, dans le cadre del’activation des demandeurs d’emploi par les politiques d’insertion, des conseillers, voulant assurer leur retour rapide à l’emploi, contribuent à remettre dans de l’emploi de mauvaise qualité des jeunes peu ou non qualifiés, mais facilement employables. Comme leur travail ne les intéresse pas, ces derniers ne vont pas s’insérer durablement, et… revenir au RSA. Si nous reprenons la typologie proposée par Amartya Sen, il faudrait plutôt les aider à définir un projet qui leur convienne (= prendre aux sérieux leurs préférences et aspirations), les former si besoin pour l’activité recherchée (= les équiper en compétences et qualifications), et leur octroyer des ressources financières suffisantes pour mener sereinement cette transition. 

Pour les personnes en situation de handicap, la PCH accordée en fonction des besoins, de l’environnement et du projet de vie, est une traduction concrète de cette conception de l’autonomie comme développement des capabilités. Cela semble aussi être le cas de la Garantie Jeune, dont l’objectif est de construire un parcours vers l’autonomie pour les jeunes de 18-25 ans en situation précaire qui ne sont ni en emploi, ni en formation, ni en études.

 

Après enquête, les chercheurs Julie Couronné et Marie Louison-Leruste (« L’injonction à l’autonomie des « neets vulnérables ». Limites et présupposés de la Garantie jeunes », in Tous autonomes !) en arrivent à la conclusion que les hypothèses structurantes de ce dispositif sont bel et bien vérifiées en situation : les jeunes qui participent à ce programme gagnent en autonomie 1) par le contact d’un groupe de pairs et par la socialisation en son sein, 2) par la mise en emploi, qui se révèle néanmoins plus efficace pour les diplômés (BEP, Bac pro…) que pour ceux qui n’ont pas de diplôme, et/ou de graves difficultés sociales et/ou psychiatriques, et 3) par la stabilité financière apportée par une allocation dont le montant est proche de celui du RSA. Le bilan dressé 5 ans par la Dares 5 ans après la mise en place de la Garantie Jeune arrive aux même conclusions (« La Garantie jeunes : quels jeunes et quel bilan après cinq ans ? », Dares analyses, n°018, avril 2019). Selon les chercheurs qui ont dirigé l'ouvrage Tous autonomes !, la Garantie Jeune, comme la PCH, malgré leurs défauts, ont été pensés comme des droits-capacités pour construire un parcours vers l’autonomie. Leur philosophie pourrait alors s'étendre à d'autres dispositifs.