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Interroger l’autonomie dans les politiques sociales et médico-sociales (3) S’affranchir d’une vision qui voit dans l’autonomie l’envers de la dépendance ?


La dépendance est perçue sous un jour négatif dans les politiques publiques. Elle apparaît dans les années 1970 à propos de personnes âgées, dont la dépendance est perçue comme un cumul d’incapacités. Cette notion s’est étendue bien au-delà des personnes âgées et handicapées, présentée comme un état de vie incomplet, normal pour un enfant ou une personne âgée ou handicapée, mais anormale pour un adulte valide. 

Bien souvent, on oppose autonomie et dépendance. Pourtant, hier comme aujourd’hui, certains courants de pensée n’opposent pas ces notions. Selon le solidarisme, qui a été l’idéologie officielle de la IIIème République et le soubassement idéologique de notre modèle de protection sociale après 1945, l’homme isolé et indépendant est pure fiction : l’homme est par nature un être social qui vit dans un contexte d’interdépendance, et naît même « débiteur de l’association humaine », puisqu’il bénéficie des avantages d’une société préconstituée, et a envers ses membres une dette de solidarité. Un tel courant de pensée c’est appuyé sur la sociologie, qui a vu dans l’interdépendance le fondement de la cohésion sociale. Plus près de nous, l’écologie politique soutient l’idée d’une interdépendance à l’échelle planétaire en matière de ressources naturelles et de climat. À l’ère d’interdépendances irréversiblement mondiales, la problématique des « communs » invite à reconnaître notre communauté de destin dans la gestion des communs. Dans des systèmes indépendants les uns des autres, ce qui se passe dans l’un n’a pas d’impact sur l’autre, ce qui ne fait pas naître de responsabilité commune. Ce n’est plus le cas de systèmes interdépendants. (Pierre Calame et Yolanda Ziaka, « Les biens communs et l’éthique de la responsabilité », Éthique publique, vol. 17, n° 2 | 2015).Les théories du care sont elles aussi centrales dans cette reconfiguration des idées. 

Repenser l’autonomie sans l’opposer ni à la dépendance, ni à l’interdépendance

Bon nombre de chercheurs aujourd’hui invitent à repenser l’autonomie, en ne l’opposant plus à l’interdépendance. Dans l’ouvrage collectif Tous autonomes ! Injonction des politiques sociales ou fabrication collective, 2018), les chercheurs mettent en exergue l’émergence de modes de solidarité et d’échange inédits, où l’autonomie n’est plus conçue comme un envers de la dépendance, mais comme la liberté de choisir ses interdépendances (squats ouverts, mouvements coopératifs des « Makers » ou dans la communauté d’Emmaüs, …).

 

Le sociologue Bernard Ennuyer situe au milieu des années 1970 l’institutionnalisation dans le champ de la vieillesse de la notion de dépendance incapacitaire et de perte d’autonomie, au détriment de la reconnaissance de la dépendance, dans son sens originel de mode de relation entre les individus. Plutôt que d’utiliser les notions stigmatisantes de dépendance et de perte d’autonomie, il promeut d’autres terminologies, comme celle de besoin d’aide et de soins de longue durée (traduction de la dénomination anglo-saxonne de « long term care »). Surtout, il appelle à reconnaître que la dépendance est le fondement de notre existence individuelle et collective, et que l’autonomie individuelle n’est possible que par les supports sociaux apportés par les structures collectives. Y compris notre capacité de choisir notre mode de vie (et donc notre autonomie) dépend largement de ceux qui nous entourent. Que nous le voulions ou pas, nous sommes dépendants d’une quantité incroyable de dispositifs sociaux, qui vont du langage que nous utilisons pour nous exprimer à tous les outils que nous utilisons et à toutes les personnes qui contribuent à ce que nous pouvons exercer nos activités. Bernard Ennuyer met alors en valeur la conception d’une « dépendance-lien social », qu’il oppose à une « dépendance-incapacité ». Il appelle « autonomie solidaire » cette version positive de la dépendance, définie comme une condition du lien social. (Ennuyer Bernard, « Enjeux de sens et enjeux politiques de la notion de dépendance », Gérontologie et société, 2013/2, vol. 36, n° 145).

Dans bien des cas de figure, les chercheurs entendent remédier à ce qu’ils appellent le détournement néolibéral de la notion d’autonomie. Selon Rojer Monjo, spécialiste des sciences de l’éducation, la philosophie moderne elle-même, dans sa version républicaine, a une part de responsabilité dans le détournement néolibéral de la valeur d’autonomie, en l’assimilant à une totale indépendance et en gommant la part de vulnérabilité constitutive de toute humanité. Il invite à repenser l’autonomie, en en faisant une lecture qui fasse toute sa place aux dimensions de la finitude et de l’interdépendance. « Est-il bien vrai que l’ennemi principal de la liberté, ce soit la vulnérabilité et la dépendance par rapport aux autres ? Ne faut-il pas renoncer à cette recherche héroïque de l’invulnérabilité, de la soustraction à l’influence d’autrui, qui n’est pas sans effet pervers et prendre plutôt comme point de départ cette vulnérabilité elle-même, cette dépendance constitutive de l’humain, dans la mesure où elle est mutuelle et réciproque ? ». 

Pour concilier idéal d’autonomie et réalité de la dépendance : la vulnérabilité

Finalement, on en arrive à ce qui ressemble à un paradoxe : on parle de plus en plus d’autonomie, mais on parle aussi de plus en plus de vulnérabilité et de fragilité. On constate, lorsque l’on recherche les occurrences d’utilisation du terme « vulnérabilité » dans la littérature francophone, que ce mot a été de plus en plus utilisé depuis les années 1990, et qu’il a progressivement tendance à recouvrir l’ensemble des problématiques liées aussi bien au handicap qu’à la pauvreté. Nous sommes entrés depuis quelques décennies dans une « anthropologie de la vulnérabilité », explique l’historienne Axelle Brodiez-Dolino. La vulnérabilité, qui peut être considérée, d’un point de vue étymologique, comme une « potentialité à être blessé », serait non plus le propre de certains, mais un trait général de la condition humaine. Suite à un tournant anthropologique, la scission structurante entre individus « capables » et « incapables », catégories strictement séparées, aurait été remplacée à partir des années 1980 par la conception d’un individu situé tout au long de sa vie dans un continuum mouvant entre autonomie et dépendance, responsabilité et irresponsabilité, toujours vulnérable, toujours doté de ressources. 

Selon le pédopsychiatre Bernard Durand (« Citoyenneté, vulnérabilité et handicap », Pratiques en santé mentale, 2018/2), c’est bien le concept de vulnérabilité qui permet de concilier l’idéal d’autonomie et celui de dépendance. On retrouve là le modèle des politiques sociales citée dans un billet précédent, où l’approche par les capabilités permet de satisfaire l’aspiration des individus à l’autonomie, tout en tenant compte de leur vulnérabilité.