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L’alimentation, cet autre marqueur des inégalités sociales


Aurélien Boutaud | 3 mai 2018 | Mots-clés pauvreté inégalité précarité santé statistique | Fils rouges chiffres

Dans un récent billet, nous avons pu constater chiffres à l’appui que l’accès au logement était devenu un élément moteur des inégalités en France. Fait marquant, la part du logement dans les dépenses des ménages n’a cessé de croître au cours des cinq dernières décennies, tandis que la part de l’alimentation suivait exactement la tendance inverse. Les proportions entre ces deux postes se sont inversées, au point que les Français dépensent aujourd’hui presque deux fois moins d’argent pour se nourrir que pour se loger. Il n’empêche que l’alimentation est également un marqueur important des inégalités en France, comme en témoigne une étude très détaillée de l’Anses publiée l’an dernier et dont les principaux résultats ont notamment été rapportés sur le site Internet du Monde.  

Le surpoids et l’obésité touchent davantage les catégories populaires

Comme on pouvait s’y attendre, l’étude confirme ce que l’on sait depuis longtemps, à savoir que le surpoids et l’obésité concernent davantage les catégories sociales plus modestes. Le surpoids touche ainsi 36% de ceux qui ont un niveau d’études primaire ou collège, contre 30% de ceux qui disposent d’un niveau d’études bac+4 ou supérieur. L’écart est beaucoup plus fort encore pour ce qui concerne l’obésité, qui touche 22% des moins diplômés, contre seulement 9% des bac+4.

Certes, ces différences s’expliquent en partie par le niveau de sédentarité : chez les adultes, la proportion d’individus ayant une activité physique augmente avec le niveau d’étude et passe de 13 % pour un homme ayant un niveau d’études primaire ou collège à 27 % pour ceux qui ont un niveau bac+ 4 ou supérieur (l’activité physique étant entendue au sens des recommandations de l’OMS comme le fait de pratiquer « soixante minutes par jour d’activité physique, d’intensité modérée à soutenue »). Mais l’activité physique ne fait pas tout : le comportement alimentaire est évidemment lui aussi en cause.

Pourtant les CSP+ mangent davantage… mais ils mangent « mieux »

Au regard des chiffres précédents, on aurait pu s’attendre à ce que les catégories socioprofessionnelles supérieures mangent un peu moins que les ouvriers ou les employés. Or les données de l’ANSES montrent que tel n’est pas le cas : en se basant sur le niveau d’études, il apparaît que ceux qui mangent le moins (2864 grammes par jour) sont ceux qui ont un niveau d’études primaire ou collège, tandis que ceux qui disposent d’un niveau d’études supérieur au bac dépassent les 3000 grammes par jour. Bien entendu, ce sont la qualité et la variété de l’alimentation qui entrent alors en jeu.

Clément le Foll résume la situation en écrivant que « les personnes ayant suivi des études supérieures consomment plus de fruits et de légumes, mais également plus de fromage, de yaourt et fromage blanc ou encore de chocolat. Au contraire, les individus qui se sont arrêtés au primaire ou au collège boivent plus de soda et privilégient la viande (hors volaille) et les pommes de terre. »

Mais l’étude de l’ANSES montre également que le niveau d’étude (et incidemment le niveau de revenus) sont des facteurs déterminants dans l’attitude des ménages vis-à-vis des critères de qualité des produits. Tandis que la provenance, le mode de production ou encore les labels de qualité prennent une place importante dans les choix d’achat des CSP+, les CSP- sont en revanche davantage préoccupées par le prix, la marque ou encore les offres promotionnelles. Le lieu d’achat varie également : « Plus le niveau d’études de la personne de référence est élevé et plus les ménages déclarent effectuer leurs achats au marché et dans des circuits courts pour les fruits et légumes frais ou en commerce de proximité pour le pain et les pâtisseries ainsi que le poisson frais, au détriment des grandes surfaces. » L’achat de produits bio suit sensiblement la même tendance, puisqu’un cadre consomme en moyenne deux fois plus de produits issus de l’agriculture biologique qu’un ouvrier.

Le poids des contraintes budgétaires

Evidemment, tout cela n’est sans doute pas étranger au fait que la part des revenus disponibles pour l’alimentation n’est pas la même selon les différentes catégories socioprofessionnelles. Un article de Frank Seuret paru dans Alternatives économiques il y a déjà dix ans montrait par exemple qu’au début des années 2000, les 10% des ménages les plus riches dépensaient presque trois fois plus d’argent dans le poste alimentaire que les 10% les plus pauvres. Malgré cela, la part de l’alimentation ne représentait que 14% des dépenses des plus aisés, contre 22% de celles des plus pauvres.