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L’isolement touche un Français sur dix


Aurélien Boutaud | 29 mars 2018 | Mots-clés insertion santé vulnérabilité statistique | Fils rouges chiffres

Il existe peu de chiffres sur la solitude et ses effets. Un rapport du CESE publié en 2016 rappelle pourtant que l’isolement est  un important déterminant de santé, qui « accélère les pertes d’autonomie, provoque dépressions et suicides et entraine de nombreux dysfonctionnements dans nos modes de prise en charge. » Autant de facteurs qui incitent le CESE à considérer « la lutte contre l’isolement social comme un enjeu de santé publique ». Mais comment quantifier le lien social ? A partir de quand peut-on parler de solitude ou d’isolement ?  Combien de personnes sont concernées en France ? C’est ce qu’une étude approfondie du CREDOC et de la Fondation de France a essayé de déterminer l’an dernier.

Un Français sur dix concerné par l’isolement

Le CREDOC a tout d’abord établi un mode de quantification intéressant qui consiste à estimer la fréquence et la densité des relations que les personnes interrogées  entretiennent avec autrui. Cinq types de réseaux sociaux ont été identifiés : les amis, le voisinage, la famille, le milieu associatif et le réseau professionnel. Il est alors demandé aux personnes interrogées si elles rencontrent des connaissances issues de chacun de ces réseaux, et si oui à quelle fréquence. En-dessous d’un certain seuil de fréquence (par exemple « quelques fois dans l’année ») la densité des relations est considérée comme faible dans le réseau en question.  Les résultats montrent que les réseaux de sociabilité les plus forts sont le réseau amical, suivi du réseau de voisinage. Viennent ensuite le réseau familial (hors époux et enfants), le réseau associatif et le réseau professionnel. Tous réseaux confondus, 10% des Français n’ont de relations fortes dans aucun réseau. Ces quelques 5 millions de personnes sont alors considérées comme en situation d’isolement objectif : le CREDOC note que « la faible fréquence de leurs contacts laisse supposer que ces personnes objectivement isolées sont en situation de vulnérabilité psycho-sociale dans la mesure où il leur est probablement plus difficile de s’appuyer sur un membre de leur entourage en cas de coup dur, d’échanger leurs joies et leurs peines, et de bénéficier des bienfaits des liens sociaux forts. »

 

Age, précarité, chômage, santé : des facteurs plus souvent associés à l’isolement

Sans surprise, l’isolement est plus important chez les personnes âgées que chez les jeunes.  Mais l’emploi et le niveau de revenus sont d’autres éléments très importants puisque 12% des personnes isolées sont  demandeurs d’emploi (contre 8% dans l’ensemble de la population) tandis que 34% des personnes isolées ont des bas revenus (contre 26% dans l’ensemble de la population). Les isolés fréquentent également moins que les autres les équipements culturels et sportifs, et ils partent moins en vacance. Ils se déclarent également davantage comme souffrant d’état dépressif et se considèrent en moyenne en moins bonne santé. Autre élément intéressant : alors que les nouvelles formes de pratiques collaboratives pourraient aider les isolés à se socialiser davantage, le CREDOC constate que ces innovations sont en réalité nettement moins utilisées par les isolés que par le reste de la population (elles socialisent donc davantage ceux qui sont déjà socialisés).

L’isolement, un cercle vicieux ?

Non seulement l’isolement touche davantage ceux qui ont des difficultés, mais l’enquête du CREDOC montre que l’isolement influe également la vision que les personnes peuvent avoir d’elles-mêmes et de la société. Les personnes en situation objective d’isolement se déclarent par exemple moins heureux que la moyenne et se sentent davantage rejetés : 40% d’entre eux se sentent souvent ou de temps en temps abandonnés, exclus ou inutiles (contre 26% pour l’ensemble des Français). La défiance vis-à-vis de la société est également plus développée parmi les personnes, et elles se sentent davantage en insécurité et font moins confiance aux autres. Elles font également nettement moins confiance à différents organismes et institutions comme l’école, les associations, les organismes de protection sociale ou encore les entreprises.  

L’isolement apparaît alors comme une sorte de cercle vicieux duquel il devient difficile de s’extraire. Le CREDOC et la Fondation de France concluent leur étude en soulignant l’inadaptation des « schémas habituels de réponse ou de prise en charge associative ou institutionnelle basée essentiellement sur un accompagnement individuel et normatif » et appellent en la matière à davantage d’innovation. Les auteurs soulignent à ce propos que « les solidarités de proximité au sens large, que ce soit voisiner ou créer de manière collaborative, peuvent se révéler pour les isolés des leviers notables de ré-affiliation. »