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La littératie : un concept en pleine ébullition


Sylvie Mauris-Demourioux | 11 juin 2018 | Mots-clés inégalité Europe / international capabilités éducation | Fils rouges publics exclus

La place prise par les savoirs et l’information, les technologies et le numérique dans les sociétés et économies contemporaines, a accru et rendu très visible un autre facteur d’inégalités socio-économiques : les compétences cognitives de traitement de l’information, de plus en plus désignée par le terme de « littératie ». »

Un facteur d’inclusion

Chargée de la coordination du dossier "Communiquer pour tous : les enjeux de la littéracie en santé" (La santé en action, juin 2017) avec Cécile Allaire (Santé Publique France), la chercheuse canadienne Julie Ruel de la Chaire Interdisciplinaire de Recherche en Littératie et Inclusion rappelle qu'« accroître le niveau de littératie, c’est permettre aux personnes de développer leur potentiel et d’être des citoyens à part entière ». Le programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PIAAC) de l’OCDE montre qu’un faible niveau de littératie impacte non seulement les individus sur le plan économique (salaire inférieur, chômage, pauvreté) et social (perception d'être en mauvaise santé, moindre engagement bénévole et social, moindre confiance en autrui) mais aussi l'ensemble de la société (difficulté à implanter des innovations technologiques ou organisationnelles, inégalité de répartition des richesses...).  

Le cousin anglais de l’alphabétisme

Si le mot anglais « literacy » désignait à l’origine la capacité à lire, écrire et compter, ce concept a connu de nombreuses écoles de pensée, appropriations et élargissements depuis les années 50. D’abord développé dans le monde académique anglo-saxon, le terme est adopté par les instances internationales et se diffuse depuis quelques années dans le monde francophone attaché aux notions d’alphabétisme et d’illettrisme (invention française pour désigner ceux qui ont été scolarisés sans pour autant maîtriser ces compétences). Le chapitre « Alphabétisation et alphabétisme, quelques définitions » du rapport mondial de suivi sur l’éducation pour tous 2006, retrace ces évolutions : d’un processus d’acquisition de compétences cognitives de base pensées comme autonomes et objectives (lire, écrire, compter), la littératie a été vue comme une compétence se développant tout au long de la vie, qu’il faut appréhender en fonction du contexte social de l’individu et de ses pratiques dans des environnements variés (alphabétisme fonctionnel). D’une fin en soi, la littératie est devenue un outil au service du capital humain et du développement économique . Puis, dans la lignée des travaux de Paul Freire et de sa "pédagogie critique", la littératie devient un outil de transformation sociale, de pensée critique au service d’une citoyenneté active : un bon niveau de littératie est celui qui permet de s'informer et au-delà de communiquer et participer. Pour l'American Library Association, "être compétent dans l'usage de l'information signifie que l'on sait reconnaître quand émerge un besoin d'information et que l'on est capable de trouver l'information adéquate, ainsi que de l'évaluer et l'exploiter». Il ne suffit pas seulement d'accéder à l'information et de comprendre une information donnée mais bien d'avoir aussi la culture nécessaire pour l'évaluer, l'utiliser et la produire en accord avec ses codes culturels et sociaux. Ainsi, si les jeunes semblent avoir une bonne pratique des outils numériques, il s'avère qu'ils n'en maîtrisent pas très bien les codes sociaux et les usages autres que ludiques.

Une notion ouverte et dynamique

Dans La littéracie à l'ère de l'information (2000), l'OCDE définit la littératie comme « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d'étendre ses connaissances et ses capacités ». Cette littératie restreinte aux compétences langagières est complétée par des compétences en numératie et à la compréhension des environnements technologiques. Logiquement, le concept s'est étendu aux compétences numériques. La littératie se segmente et devient numérique, médiatique, juridique, en santé, financière, visuelle, etc. Un médecin aura ainsi un très bon niveau de littératie en santé mais peut-être un faible niveau en littératie financière ou juridique. De plus en plus, ce terme est utilisé pour désigner l'ensemble des compétences écrites, orales, auditives, visuelles ... en matière de traitement de l'information. Une étude canadienne sur son utilisation en francophonie a recensé pas moins de 38 définitions, preuve que la littératie est encore "une notion ouverte, dynamique et contextualisée, et qui ne peut être actuellement considérée comme un concept théorique stabilisé". La notion de translittératie se développe aussi pour désigner une convergence des littératies informationnelles, médiatiques et numériques.  

Julie Ruel rappelle que du côté canadien, le Réseau québécois de recherche et de transfert en littératie (CTREQ) a proposé, en 2016, une nouvelle définition de la littératie comme « la capacité d’une personne, d’un milieu et d’une communauté à comprendre et à communiquer de l’information par le langage sur différents supports pour participer activement à la société dans différents contextes». C’est une approche inclusive puisque « cette définition de la littératie suggère que l’accès à l’information est une responsabilité partagée entre les individus et les milieux et communautés dans lesquels ils évoluent ». Appliquée à l'action publique, cela suppose alors de former les professionnels aux différentes littératies pertinentes pour leur mission, afin de les doter de bonnes compétences de communication auprès des usagers.