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La montée des inégalités : un choix de société ?


Jean-Marc Berthet | 30 juin 2018 | Mots-clés inégalité représentations politiques publiques | Fils rouges conflits de normes

La question de la montée des inégalités fait l’objet de nombreux travaux d’économistes et de sociologues qui insistent sur leur accroissement. Deux ouvrages récents "Voulons-nous vraiment l’égalité ?" de P.Savidan (Paris, Albin Michel, 2015) et "La préférence pour l’inégalité" de F.Dubet (Paris, Seuil, 2014) nous interrogent fortement tant ils souhaitent renverser la problématique classique sur le sujet. Si le point de départ de leur travail se situe dans le prolongement du livre de Pierre Rosanvallon : "la société des égaux", ils différent cependant dans leurs analyses.

Un paradoxe troublant

L’ouvrage philosophique de Savidan part de la question suivante : les sociétés occidentales éprouvent un fort sentiment d’injustice au regard de la montée des inégalités sociales, ne serait-ce pas parce que nous nous en inquiétons que les inégalités augmentent ?

Notre connaissance des inégalités ne cesse d’augmenter et pourtant notre savoir ne produit que de faibles actions pour limiter ces inégalités. Ne serions-nous pas alors des hypocrites sociaux ? Ou plutôt, dénoncer les inégalités scolaires tout en contournant la carte scolaire relève-t-il de l’hypocrisie ou de la lucidité ? Désireux d’égalité, nous n’en faisons pas un objet fort de préoccupation. Comment expliquer, pour reprendre les termes de Bourdieu, cette « volonté de ne pas savoir » ?

Le reste de l’ouvrage démontre que nous ne sommes ni irrationnels ni déraisonnables. Mais en passant par un détour historique sur la construction de nos modèles d’Etat-Providence, nous ne pouvons que constater que les volontés d’égalisation de ces modèles ont échoué dans la mesure où elles n’ont pas su prévenir le retour des oligarchies. En réinterrogeant notre définition de la solidarité, un point de rencontre s’opère avec l’ouvrage sociologique de François Dubet. Celui-ci part d’une crise généralisée des solidarités qui fait que notre désir d’égalité sociale faiblit. Il estime que la montée des inégalités ne produit pas la crise des solidarités mais qu’inversement, c’est la crise  préalable des solidarités qui explique le creusement des inégalités. Il nous faut donc imaginer des solidarités et des fraternités suffisamment robustes pour que nous voulions vraiment l’égalité sociale. Car nous aurions fait le choix de l’inégalité. En effet, la structuration historique des inégalités sociales a laissé place à une fragmentation de celles-ci : les inégalités sont de genre, ethniques, résidentielles, générationnelles, … Que ce soit l’école et les stratégies des parents pour accroître la performance scolaire de leurs enfants, que ce soit la crainte du déclassement social, la distance se creuse entre les principes d’égalité et les inégalités sociales.

Un affaiblissement du lien de solidarité qui nous fait accepter les inégalités

François Dubet insiste donc sur la solidarité comme condition de l’égalité et constate que l’imaginaire de la solidarité s’est déplacé vers les individus et les politiques (au sens des politiques publiques) plus que vers les institutions et la politique qui en constituaient autrefois l’horizon. La représentation de la société comme système d’intégration sociale s’est épuisée. Elle a laissé  place à un modèle de cohésion sociale qui se caractérise par un désir des individus à voir reconnue leur singularité sociale. L’auteur conclut sur la nécessité de repenser un nouvel imaginaire de la fraternité. Celui-ci passerait par quatre conditions : un renouveau de notre modèle démocratique pour qu’il puisse mieux représenter la réalité sociale, une plus grande lisibilité des politiques de redistribution économique pour mieux mettre en lumière l’interdépendance des liens qui nous attachent les uns aux autres, une reconstruction des institutions pour retrouver une nouvelle légitimité et enfin de nouvelles façons de construire des formes de commun garantes du respect des différences des individus.

Ré-harmoniser les temporalités

Patrick Savidan approfondit la crise des solidarités en élargissant la focale vers la transformation des relations que les sociétés entretiennent à leurs propres temporalités. Pour lui, le présent ne tire plus son sens ni du passé ni d’un avenir meilleur articulé au progrès social. Le présent est en proie à une accélération importante qui vient questionner le politique. Ce dernier a du mal à limiter les effets de cette accélération : il se produit alors des formes de désynchronisation entre la sphère sociale et la sphère politique. Le temps urgent de l’économique et du social vient buter contre le temps lent du processus démocratique. Le politique a alors du mal à limiter les effets de l’accélération de nos expériences vécues et à nous proposer de nouveaux horizons d’attente. Demeure l’incertitude qui saisit l’ensemble de la société.
A la crise des solidarités, il faut rajouter la crise politique du temps. L’individualisation, la moindre inscription des individus dans des collectifs protecteurs, l’accélération du temps produisent l’idée, qu’aujourd’hui, rien n’est acquis. Une nouvelle inégalité apparaît : celle de la condition temporelle. Certains d’entre nous se construisent encore un futur, d’autres sont condamnés au court-termisme et à la conduite à vue. L’idée même de progrès collectif s’estompe. Il nous faudrait alors repositionner les questions de justice sociale dans l’horizon du temps.

Pour conclure, le philosophe pense trois conditions liées : un principe permanent d’inclusion démocratique qui ne cesserait de mieux associer les citoyens aux décisions qui les concernent, un principe de décélération qui permettrait de reposer politiquement les horizons d’attente que nos sociétés souhaitent développer et enfin un principe de publicisation qui permettrait que la question des inégalités passe enfin du statut d’objet de discussions collectives à celui de problème public qu’il faudrait prendre en charge.

Bref, pour éviter le pire des scénarios qu’évoque François Dubet dans sa conclusion : « l’alliance du conservatisme culturel et du libéralisme économique, faisant le lit d’un retour des inégalités sociales que nous pensions à jamais disparues », reconfigurer l’avenir !