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La précarité au travail progresse particulièrement chez les jeunes et les classes populaires


Aurélien Boutaud | 17 avril 2019 | Mots-clés jeunes métiers statistique économie précarité | Fils rouges chiffres

Dans un ouvrage récemment paru aux Etats-Unis et dont le propos est rapporté par Hubert Guillaud sur le site InternetActu.net, la chercheuse et ethnographe Alex Rosenblat décrit dans le menu détail les conséquences de l’ubérisation de l’économie sur le monde du travail, notamment en matière de précarisation du travail. Ce phénomène impacte-t-il significativement les conditions de travail en France ? Il est sans doute trop tôt pour le dire. Mais plusieurs études de l’Insee rapportées par le Centre d’Observation de la Société montrent que la précarité du travail des salariés est repartie à la hausse depuis quelques années, touchant particulièrement les plus jeunes et les personnes des classes populaires.

La précarité au travail repart à la hausse

Pour montrer l’évolution de la précarité au travail, le Centre d’Observation de la Société se fonde sur des données Insee relatives au nombre d’apprentis, de contrats en intérim et de contrats à durée déterminée (CDD) rapporté au total des emplois salariés. Le taux de précarité ainsi construit ne couvre qu’une part de la précarisation du travail, qui se joue aujourd’hui de plus en plus en dehors du salariat. Mais il montre tout de même une tendance de fond très nette puisque la précarité était marginale dans le monde du travail salarié usque dans les années 1980, avec moins de 5% des travailleurs concernés. Ce pourcentage a très largement augmenté dans les années 1990 pour atteindre 12% au début des années 2000. Il est ensuite resté relativement stable autour de 10-12%, avant d’augmenter à nouveau à partir du milieu des années 2000, atteignant près de 14% en 2017 – soit 3,7 millions de personnes.  

Pour le Centre d’Observation de la Société, « cette nouvelle poussée de l’emploi précaire constitue un signe inquiétant. Elle peut résulter de positions d’attente des entreprises dans une période de reprise de l’activité : faute de visibilité, on prend des contrats courts. Elle peut aussi bien être le signe d’une nouvelle marche de l’escalier de la précarité. » Cette dernière hypothèse est d’autant plus à craindre que la moyenne de 13,6% cache en réalité de grandes disparités…

Les jeunes et les classes populaires en première ligne

Les effectifs des apprentis étant intégrés dans ceux des travailleurs précaires, il n’est pas surprenant de constater que l’âge apparaît comme un critère déterminant de la précarité au travail. Mais l’apprentissage n’est pas seul en cause, puisque les jeunes sont également beaucoup plus concernés par les contrats intérimaires et à durée déterminée, qui sont pour ainsi dire devenus une norme au cours des deux dernières décennies lors de l’entrée sur le marché du travail : le taux de précarité est ainsi devenu supérieur à 50% chez les moins de 25 ans. Et si le sexe n’est plus un clivage très important, il n’en va pas de même du diplôme et de l’appartenance à une catégorie socioprofessionnelle, qui restent les marqueurs les plus importants de la précarité au travail : ouvriers et employés représentent ainsi 80% des précaires, les cadres seulement 10%. On compte jusqu’à un tiers de contrats précaires dans la population des ouvriers agricoles, là où seulement 3,2%  des cadres du privé sont concernés par ce type de contrat.  

Entre stables et instables, une société à deux vitesses ?

La conclusion du Centre d’Observation de la Société est aussi éclairante que préoccupante, puisqu’elle souligne que « la précarisation du travail n’est pas généralisée : un marché du travail à deux vitesses s’est développé avec une grande majorité de stables d’un côté, et une minorité d’instables de l’autre. Le premiers mesurent mal les conséquences de la ‘flexibilité du travail’ dans la vie des seconds. Qu’il s’agisse de logement, d’activités de loisirs ou de vacances, de capacité à former un couple et avoir des enfants par exemple, la vie des instables est très éloignée de celle des stables. Cette insécurité nourrit de fortes tensions sociales. »