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Le collège, point de bascule des inégalités sociales du système scolaire ?


Aurélien Boutaud | 16 septembre 2019 | Mots-clés inégalité jeunes statistique éducation équité | Fils rouges politiques publiques

Période de rentrée oblige, l’observatoire des inégalités a récemment produit quelques articles (ici et ici) qui nous rappellent à quel point la réussite scolaire des enfants est encore aujourd'hui corrélée à leur l’origine sociale. Déjà présentes à l’école primaire, ces inégalités vont se renforcer tout au long du parcours scolaire, jusqu’à l’université. L’étape du collège semble jouer un rôle central dans ce processus.

Des inégalités déjà fortes en primaire

Afin de rendre compte des inégalités de capital culturel et social qui existent d’une famille à une autre, le Ministère en charge de l’éducation nationale a élaboré un indicateur composé de données aussi variables que le diplôme des parents, les conditions matérielles ou encore le nombre de livres présents à la maison. Dès le primaire, cet indice de position sociale fait clairement apparaître des inégalités dans les résultats obtenus par les enfants : en classe de CE2, le taux de maîtrise du français est de 58,1% parmi les enfants appartenant au premier quart de l’indice (c’est à dire ceux dont la famille présente le « capital social » le plus faible), contre 87,3% pour ceux qui appartiennent au dernier quart. Les inégalités sont du même ordre de grandeur pour la maîtrise des mathématiques.

Un autre indicateur intéressant est le taux de redoublement à l’entrée en classe de sixième : inférieur à 2% chez les enfants de cadres et d’enseignants, il est plus de cinq fois supérieur (10,4%) chez les enfants d’ouvriers. 

Le collège, moment de la bascule ?

C’est toutefois au collège que les inégalités se révèlent plus fortement, au moment où des choix d’orientation commencent à s’imposer aux familles. Les enfants d’ouvriers, d’employés et d’inactifs représentent 53% des effectifs des collèges d’enseignement général… mais 86% des effectifs en enseignement général et professionnel adapté. Mais c’est plus encore en fin de collège que les écarts se creusent. L’observatoire des inégalités note que « la classe de troisième est devenue un moment clé dans l’orientation, comme l’était hier le certificat d’études. Les enfants des catégories défavorisées forment 42 % des élèves au collège, toutes sections confondues. Ils ne représentent ensuite que 31 % des élèves de seconde générale et technologique. Inversement, la part des enfants de milieux très favorisés est de 20 % au collège, mais s’élève à 28 % en seconde générale et technologique. Alors que, du collège à l’entrée au lycée, la part des premiers est réduite de 25 %, celle des seconds augmente de 50 %. »

Une étude du Ministère avait d’ailleurs montré il y a quelques années que ces écarts n’étaient pas uniquement dus aux résultats des élèves : « À résultats scolaires et autres caractéristiques sociales donnés, les enfants d’agriculteurs, d’employés et d’ouvriers choisissent moins souvent d’être orientés en seconde générale et technologique, sans que cette moindre ambition ne soit corrigée par les décisions du conseil de classe ». Autrement dit, les classes sociales les moins aisées semblent intérioriser le fait que le lycée général n’est pas pour leurs enfants, alors qu’au contraire les plus favorisées s’opposent à ce que leurs enfants soient orientés vers le lycée professionnel.

Les enfants d’ouvriers (quasiment) absents des filières supérieures

S’ils sont surreprésentés dans les filières techniques et professionnelles, les enfants d’ouvriers sont en revanche quasiment absents des filières universitaires les plus prestigieuses. La comparaison avec les enfants de cadres supérieurs est stupéfiante (cf. graphique ci-après). Les enfants d’ouvriers représentent près de 40% des effectifs des filières de CAP et de bacs professionnels. Ils sont encore très présents dans les filières BTZ, avec 26% des effectifs. En revanche, ils représentent à peine plus de 11% des inscriptions à l’université, et leur pourcentage s’effondre encore davantage dans les effectifs des classes préparatoires (7,2%) et des écoles normales supérieures (2,9%).

Ces chiffres ne signifient pas nécessairement que le système scolaire augmente les inégalités – par exemple, les enfants d’ouvriers atteignent bien souvent un niveau d’étude supérieur à celui de leur parent. Ils montrent toutefois que l’école ne suffit pas à mettre les enfants sur un pied d’égalité. Plus encore, il semble que les plus modestes tendent à intérioriser leur situation et à restreindre leurs ambitions en conséquence, que ce soit au collège ou encore au lycée (comme l’a par exemple montré Agnès van Zanten).