Vous êtes ici :

Le "community building" : recréer une solidarité de proximité


Yoann Pupat | 20 août 2018 | Mots-clés cohésion sociale communauté politiques publiques droits capabilités | Fils rouges discrimination

Après 8 mois d’un travail de « co-construction », la « mobilisation nationale pour les habitants des quartiers » passe à l’action: le 18 juillet dernier, le gouvernement a présenté une quarantaine de mesures d’équité territoriale visant à « garantir les mêmes droits aux habitants des quartiers qu'à ceux des autres territoires » 

Commissariat général à l'égalité des territoires

Les engagements pris dans cette nouvelle feuille de route pour les banlieues seront supervisés par le Conseil Présidentiel des Villes (CPV), une innovation institutionnelle qui marque la volonté du président Macron de s’appuyer, dans une logique bottom-up, sur la société civile des quartiers populaires et non pas uniquement sur les élus et les acteurs institutionnels de la politique de la ville. À la fois force de proposition et comité d’évaluation de la politique macronienne dans les banlieues, cette instance consultative qui se réunit tous les trois mois depuis mars 2018 rassemble 25 membres

des représentants des quartiers, des femmes et des hommes qui ne sont pas là pour administrer la politique des quartiers (...) mais qui y vivent. », selon le souhait du Président de la République.
Si on doit redémarrer quelque chose, on ne peut pas redonner les clés à ceux qui en ont le monopole depuis trente ans, estime quant à lui Mohamed Mechmache, le fondateur du collectif ACLefeu et de la coordination, "Pas sans nous" qui siège dans le nouveau cénacle présidentiel. Il faut s’appuyer sur les petites associations, les petits entrepreneurs, les pionniers de l’économie sociale et solidaire.

 

Impliquer les habitants des quartiers populaires dans la résolution de leurs problèmes

À ses côtés, et parmi ces « pionniers » de l’innovation sociale en banlieue, on retrouve également la fondatrice de l’association VoisinMalin, Anne Charpy. Comme elle l’a fait savoir sur son blog, cette entrepreneuse sociale entend utiliser le Conseil présidentiel des villes pour que les engagements gouvernementaux soient mis en œuvre, le plus rapidement possible. Et aussi pour« changer le regard sur les personnes qui vivent dans ces quartiers, afin qu’elles puissent agir sur leur situation de vie et contribuer à jouer pleinement leur rôle de citoyen (…) » À l’instar du dispositif de médiation urbaine mis en place par son association dans une quinzaine de quartiers de France (dont le quartier Saint-Jean à Villeurbanne) qui mise sur le porte-à-porte et la formation d’« habitants passeurs » (les « voisins malins ») pour « mettre en mouvement » les habitants des quartiers populaires.

L’association salarie à temps partiel ces « connecteurs » professionnels  recrutés pour leurs compétences relationnelles et linguistiques afin qu’ils parcourent, dans une démarche d’ « aller vers », le « dernier kilomètre » jusqu’au domicile des habitants des quartiers. Identifiés par un badge, et se présentant comme neutres et indépendants, ils interviennent dans le cadre de campagnes de sensibilisation sur des sujets concrets du quotidien (éco-gestes, tri sélectif des déchets, punaises de lit, dépistage du cancer du sein, transport, accès aux droits sociaux, recherche d’emploi, fracture numérique, etc.) commandées et financées par des bailleurs sociaux, des entreprises de service public ou des collectivités locales.

Alors que de nombreux habitants des quartiers populaires méconnaissent ou n’osent pas utiliser les services ou droits qui leur sont accessibles, les voisins malins donnent  aux habitants des clés pour résoudre leurs difficultés et se saisir des opportunités (accès aux tarifs sociaux, à l’emploi, utilisation de nouveaux services, etc.) et, de là, leur transmettre l’envie d’agir pour améliorer leur situation et leur environnement proche. « On ne donne pas seulement de l’information, les ‘voisins’ permettent aux habitants de comprendre les enjeux. Or sans compréhension des enjeux et sans autonomie, il n’y pas de pouvoir d’agir », explique Mathilde Panot, ex-manager d’équipe élue députée en 2017.

Une approche communautarienne non conflictuelle des quartiers populaires

Voisin Malin expérimente dans les quartiers populaires de France une forme collaborative d’empowerment des habitants venue des Etats-Unis-le community building (ou « développement communautaire ») - à distinguer du community organizing tel que pratiqué par exemple à Grenoble par l’Alliance Citoyenne. Si le principe d’action (l’implication des habitants dans la résolution de leurs problèmes) et la méthode (le porte à porte) sont similaires, le community organizing repose sur une stratégie conflictuelle de mobilisation des habitants autour de combats pour leurs intérêts communs et contre les institutions.
À l’inverse, les voisins malins travaillent avec leurs « partenaires » institutionnels dans une visée résolument coopérative. Comme le précise le chercheur Thomas Kirzbaum dans son rapport de 2014 sur les expériences hexagonales visant à « valoriser les ressources du quartier », le community building ne cherche en effet pas à infléchir les inégalités structurelles ou les asymétries de pouvoir ni à déclencher des actions collectives, « mais se focalise sur la découverte d’intérêts mutuels et sur la coopération des acteurs dans un jeu de pouvoir considéré comme à somme positive ».
L’objectif des « voisins malins » est ainsi de pacifier les relations distendues entre les institutions et les habitants et de faire en sorte que les services publics fonctionnent au mieux dans l’intérêt des habitants. Dans cette optique, ils font remonter la parole des habitants auprès des institutions, les rapprochent des services publics et les aident à devenir plus autonomes à l’égard de ceux-ci. De plus, ces médiateurs incitent les habitants à sortir du « repli sur soi », perçu comme un facteur de désorganisation sociale, en retissant des liens (ou du capital social) à l’intérieur et à l’extérieur du quartier. L’association Voisin Malin participe à cet égard à la reconstitution d’une solidarité de proximité en rapprochant les habitants des multiples acteurs locaux du quartier, associatifs notamment, dont l’existence est souvent méconnue.

 

Reste à voir si la promotion, au sein du Conseil Présidentiel des Villes, de ce type d’approche « communautarienne », est de nature ou pas à infléchir l’approche macronienne des quartiers populaires, réputée « libérale » selon le sociologue Renaud Epstein. Avec un discours d’égalité des chances qui célèbre les initiatives et réussites individuelles, la conception présidentielle fait en effet, pour l’instant, peu de place aux méthodes de mobilisation collective des habitants des quartiers populaires défendues par Anne Charpy ou Mohamed Mechmache.