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Le poids des dépenses de logement écrase les plus modestes


Aurélien Boutaud | 19 avril 2018 | Mots-clés inégalité logement précarité surendettement | Fils rouges chiffres

Le Centre d’Observation de la Société (COS) et l’Observatoire des inégalités ont récemment remis sur le devant de la scène quelques statistiques  relatives au poids que représentent le logement dans les dépenses des ménages. Alors que le COS nous rappelle à quel point le logement a vu sa part s’accroître au cours des dernières décennies, l’Observatoire des inégalités nous montre de son côté que cette augmentation affecte prioritairement les plus modestes (en même temps qu’elle bénéficie davantage aux plus aisés), ce qui en fait un levier central de l’accroissement des inégalités.

La part des dépenses de logement a été multipliée par deux et demie en deux générations

Dans un récent billet, le COS mobilise les données de l’Insee produites depuis la fin des années 1950 qui montrent de quelle manière la consommation des ménages a évolué, à la fois en volume total, mais aussi (et surtout), en termes de répartition par secteur de consommation. Sur ce dernier point, deux tendances marquantes sont à l’œuvre. D’un côté, la part de l’alimentation dans la consommation totale des ménages s’est effondrée, passant de 26% en 1959 à 13% seulement aujourd’hui. Mais dans le même temps, la part du logement (incluant l’eau et l’énergie) a explosé dans des proportions très proches, passant sur la même période d’un modeste 11% à 26% du total des dépenses des ménages. Le COS note que « ce phénomène est lié en partie à l’amélioration des conditions de logement. » Mais cela ne suffit évidemment pas à expliquer l’accroissement considérable des dépenses liées au logement, qui est également dû « à la hausse des prix de l’énergie, mais aussi à l’augmentation des loyers. » Et les auteurs ne manquent pas de se demander si cette hausse va se poursuivre dans les années à venir, alors même qu’ « une partie des difficultés des ménages les moins favorisés vient du sacrifice de plus en plus grand réalisé pour se loger. »

Le logement, vecteur croissant d’inégalités

C’est précisément cette dimension que l’Observatoire des inégalités a de son côté exploré plus en détail dans un autre billet. S’ils sont tirés eux aussi des données de l’Insee, les chiffres mobilisés par l’Observatoire des inégalités sont toutefois un peu différents puisqu’ils prennent en compte la part des dépenses de logement par rapport aux revenus des ménages et après déduction des aides au logement. En moyenne, les Français consacraient en 2013 18,3% de leurs revenus à ce poste de consommation. Mais surtout, cette moyenne cache des variations importantes puisque la part des dépenses de logement dans les revenus des ménages est de 42,1 % pour les 10 % les plus pauvres alors qu’elle est de 10,8 % pour les 10 % les plus riches. Cela revient à dire que, « rapporté à leurs revenus, le logement coûte quatre fois plus cher aux pauvres qu’aux plus aisés, ce qui réduit considérablement leur reste à vivre. » Et le phénomène est d’autant plus préoccupant que la progression de la part des dépenses dédiée au logement est beaucoup plus forte parmi les plus pauvres : entre 2001 et 2013, elle a progressé de plus de 10 points parmi les 10% des ménages les plus pauvres, contre 1 point pour les 10% les plus riches. 

Un autre élément d’injustice tient également au fait qu’ « une part importante de la richesse a été transférée de locataires souvent jeunes vers les propriétaires plus âgés. »

 

Les pauvres accédant à la propriété sont les plus pénalisés

Enfin, l’Observatoire des inégalités note que tous les pauvres ne sont pas touchés de la même manière puisque le fait d’être locataire d’un logement social, locataire du secteur privé ou propriétaire de son logement change beaucoup de choses. Ainsi, parmi les 25 % des ménages les moins riches, ceux qui sont locataires du secteur privé dépensent en moyenne 40,7 % de leurs revenus dans le logement, contre 27,3 % pour ceux qui ont la chance de bénéficier d’un logement social. Parmi cette tranche de revenus (le quart le plus pauvre de la population), ceux qui sont propriétaires dépensent en moyenne 18,7 % de leurs revenus dans le logement. Mais du fait de l’accroissement considérable des prix du foncier, ceux qui désirent aujourd’hui accéder à la propriété doivent en moyenne consacrer presque la moitié (48%) de leur budget au logement. Comme le souligne l’Observatoire des inégalités, cela place ces ménages dans des situations très délicates en cas de difficulté (séparation ou chômage par exemple) puisqu’ils n’ont alors plus de marge de manœuvre pour faire face. Si ce n’est éventuellement de vendre leurs biens immobiliers.

 

La perspective est d’autant plus inquiétante que la crise de 2008 – faut-il le rappeler – trouvait précisément sa source aux USA dans un phénomène de bulle de l’immobilier qui avait fini par faire perdre pied aux plus modestes… avant de se propager à l’ensemble de l’économie mondiale.