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Les classes populaires sous le feu des projecteurs


Cédric Polère | 10 décembre 2019 | Mots-clés représentations précarité pauvreté inégalité cohésion sociale citoyenneté

Que reste-t-il de « populaire » dans la société française d’aujourd’hui ? Existe-t-il encore un ou des « styles de vie populaires » ? Une recherche intitulée « Le “populaire” aujourd’hui. Les recompositions sociales et culturelles des mondes ouvriers et employés contemporains », financée par l’ANR, cherche à apporter des réponses à ce type de questions. Elle est partie du constat que les connaissances sociologiques sont insuffisantes pour caractériser ce que sont aujourd’hui les manières d’être, de penser, d’agir et de réagir des classes populaires dans leur diversité. Elle traduit aussi le regain d’intérêt pour les classes populaires depuis une vingtaine d’années. Mais plutôt que de se centrer sur des thématiques assez bien connues, comme le rapport à l’emploi ou à l’école, elle a aussi regardé du côté du rapport au monde, à l'avenir, à la consommation, au corps, à la famille, aux identités de genre, ainsi qu’aux normes, valeurs, et aspirations de ces classes populaires. De nombreux articles scientifiques publiés durant l’année 2019 ont apporté des résultats de cette recherche. On pourra se reporter par exemple au numéro 114 de la revue Sociétés contemporaines consacré aux classes populaires, ou aux numéros 48 et 49 de la revue Savoir/Agir sur « Les classes sociales en question ».

Cette recherche se demande en particulier si des principes structurants des styles de vie populaires mis en évidence par des travaux sociologiques des années 1960-1980 (on pense en particulier à l’enquête « La culture du pauvre » de Richard Hoggart et aux travaux de Pierre Bourdieu) sont encore prégnants : une stricte division sexuée des rôles et une valorisation de la force masculine de travail ; un rapport hédoniste à l’existence et une vie au présent ; une valorisation des relations de proximité et de l’entre-soi, associée à une vision du monde clivée entre un « eux » et un « nous ».

Parmi les premiers travaux publiés, une série de 5 articles dans Sociologie, volume 10, n° 1/2019 apportent des éclairages sur ce dernier volet. Il convient de préciser que sur le plan méthodologique, cette recherche repose sur des partis pris : elle étudie des ménages et non des individus ; elle porte sur l’ensemble des représentations et des pratiques qui définissent leur condition sociale ; elle se focalise sur des ménages ouvriers et employés qui n’appartiennent ni à la fraction haute des classes populaires, ce qui les apparenteraient aux classes moyennes, ni aux fractions durablement précarisées. Les ménages étudiés sont souvent des ménages bi-actifs avec enfants, ayant un CEP ou un CAP, propriétaires de leur logement. Les matériaux sont issus de l’exploitation statistique d’enquêtes nationales et de 25 monographies ethnographiques très approfondies de ménages réalisées entre 2014 et 2016.

Un premier résultat porte sur la distance qu’entretiennent aujourd’hui les ménages populaires aux autres classes sociales. La prise en compte statistique par le sociologie Thomas Amossé d’une variable inhabituelle, la composition sociale de la famille rapprochée, apporte un résultat intéressant. Bien des familles élargies comportent un parent ou un beau-parent appartenant au monde des indépendants ou aux classes moyennes et supérieures salariées. L’entre-soi familial strictement ouvrier ou employé est donc loin d’être la règle. Les ascendances et alliances conjugales engendrent une proximité croissante des classes populaires avec les autres classes. C’est là un facteur explicatif probable au fait que sur le long terme les classes populaires sont de plus en plus poreuses aux normes culturelles et aux styles de vie des classes moyennes et supérieures.

L’analyse transversale du corpus des monographies apporte des résultats sur la conscience sociale des classes populaires. Sur ce sujet il convient de rappeler l’état de la recherche. Des enquêtes sur le monde ouvrier menées au cours des années 1980-1990 avaient montré la progressive érosion d’une perception clivée des rapports sociaux, conséquence de transformations majeures (désindustrialisation et tertiarisation des emplois subalternes, montée du chômage, précarisation du travail, affaiblissement des syndicats et partis revendiquant la représentation des classes populaires, paupérisation des QPV [Quartier prioritaire de la politique de la Ville], fin de la parenthèse historique de la « femme au foyer », généralisation de l’accès à l’enseignement secondaire). Ces dernières années, les travaux des sociologues Paul Pasquali et Olivier Schwartz (« Vivons-nous encore dans une société de classes? » La Vie des idées, vol. 22, 2009) avaient montré que le sentiment d’antagonisme » des classes populaires envers un pôle du « haut » n’avait pas disparu, mais que leur sentiment d’appartenance s’était affaibli, favorisant le développement d’une « conscience sociale ternaire » ou « triangulaire ». Ces travaux aboutissaient au paradoxe suivant : nous sommes dans des sociétés où les rapports de domination économique se maintiennent voire se renforcent, alors que le sentiment d’appartenance de classe décline, notamment dans les milieux populaires.

Sur ce sujet important, l’enquête « Le populaire aujourd’hui » fait apparaître que dans bien des domaines (la santé, le logement et les stratégies résidentielles, l’engagement, le travail…), les ménages étudiés se démarquent des gens du « haut » d’une part, et de la partie précarisée des classes populaires de l’autre. Henri Eckert et Maulde Urbain-Mathis qui suivent les trajectoires d’accession à la propriété des enquêtés soulignent par exemple que l’incitation à la propriété privée contribue à tracer une frontière entre propriétaires (désormais « nous ») et non-propriétaires (« eux »). On retrouve ici des lignes de fragmentation internes qui traversent les classes populaires dès lors qu’il est question de logement, ce que le chercheur Pierre Gilbert a aussi bien mis en évidence.

Les ménages enquêtés entendent se démarquer fortement des « assistés », définis comme ceux qui « se laissent aller », "n’apportent rien aux autres", "ne font pas face à l’adversité" et « profitent des aides sociales".

Dans tous les domaines, les chercheurs constatent la banalisation de la conscience sociale triangulaire. Le « nous/eux » s’efface au profit d’un « eux/nous/ils ». « Eux » : ce serait désormais les groupes et les individus qui incarnent la pression venant du bas de la hiérarchie sociale, et non plus comme autrefois les fractions dominantes de la société. Ce « eux » est très hétérogène, il met dans un même ensemble fourre tout ceux qui ne travaillent pas, ne paient pas d’impôt, vivent à crédit, abusent de la solidarité publique comme des soins, etc. Les habitants des cités sont souvent placés dans ce « eux » . « Ils » désignent les classes moyennes et supérieures, mais aussi les figures des patrons, des actionnaires, des politiques, perçues comme profitant de l’ordre social.

Les chercheurs analysent ces transformations comme l’effet aussi de la force croissante de certaines normes portées par les politiques publiques, telles l’injonction à être propriétaire, à être « un bon parent », à se soucier de la santé et de l’école de ses enfants, ou à « être soi »… 

Les chercheurs sont frappés de constater que ces ménages ont beau avoir une vision hiérarchisée et inégalitaire de la société, ils ne sont pas dans une lecture conflictuelle des rapports sociaux. Sur ces questions de conflictualité et d’acceptation ou non de l’ordre social, il sera intéressant de voir comment les chercheurs croisent leurs résultats avec ceux d’enquêtes et d’analyses qui arrivent aujourd’hui sur le mouvement des « gilets jaunes », puisque ce mouvement vient pour une large partie de la fraction des classes populaires dont on vient de parler. Sur ce sujet, on pourra se reporter au numéro 100 de la revue Mouvements intitulé « Classe ! » (2019), à l’article collectif de chercheurs du CREST "Les déterminants de la mobilisation des ʺgilets jaunesʺ", ou une revue des analyses de chercheurs "Les sciences sociales et les gilets jaunes". Les classes populaires vont-elles revenir à une lecture conflictuelle des rapports sociaux et à plus de conflictualité pour porter leurs intérêts ?