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Les inégalités de salaire dénoncées par l’OIT


Aurélien Boutaud | 4 juillet 2019 | Mots-clés cohésion sociale Europe / international inégalité pauvreté statistique économie | Fils rouges chiffres

L’Organisation Internationale du Travail (OIT) vient de publier un rapport qui montre que l’accroissement des inégalités mondiales n’est pas seulement liée à la part de plus en plus importante des revenus du capital par rapport à ceux du travail. En plus de cette tendance, bien réelle, s’ajoute une autre réalité toute aussi préoccupante : les inégalités très marquées de salaires entre travailleurs. Autrement dit, non seulement la part du gâteau revenant aux travailleurs est de plus en plus faible, mais cette part est aussi très inégalement répartie. Et le constat n’est pas seulement vrai dans les pays pauvres, puisque les inégalités de salaires augmentent dans plusieurs pays riches.

La part du PIB mondial rémunérant le travail ne cesse de baisser

Le rapport de l’OIT se termine par une information qu’il aurait sans doute été bon de rappeler dès l’introduction : la part du PIB mondial rémunérant le travail ne cesse de baisser au niveau mondial, au détriment bien entendu de la rémunération du capital. L’information est bien entendu centrale, puisque si on en croit des auteurs comme Thomas Piketty, cette tendance explique en bonne partie l’accroissement des inégalités mondiales au cours des dernières décennies et l’émergence d’une classe de « super-riches » qui capte une part de plus en plus importante de la richesse mondiale. Les chiffres rappelés par l’OIT sont à ce propos très intéressants puisqu’ils montrent que, si la tendance venait à se poursuivre, la part du travail pourrait bien devenir minoritaire dans les années à venir puisqu’elle est passée de 53,7% du PIB mondial en 2004 à 51,4% en 2017. Pour reprendre notre analogie pâtissière, cela revient à dire que la moitié du gâteau de la richesse mondiale est attribuée aux travailleurs, tandis que l’autre moitié rémunère le capital.

Les inégalités de salaire sont abyssales au niveau mondial…

Le cœur du rapport de l’OIT s’intéresse donc à ces 51,4% du PIB mondial qui sert aujourd’hui à rémunérer le travail. Et là encore, le constat des inégalités est absolument saisissant : même en prenant en compte les différences de coût de la vie entre pays, on constate que les 10% des salaires les plus élevés (équivalant en moyenne à environ 7.500 US$ par mois) représentent quasiment 50% des montants versés dans le monde. Les 10% des salariés les plus pauvres touchaient de leur côté en moyenne 22 US$ par mois, soit… 340 fois moins que les 10% les mieux lotis.

L’OIT souligne par ailleurs ce fait particulièrement intéressant : bien qu’immenses, les inégalités salariales mondiales tendent à se réduire sur la période 2004-2017. Cela s’explique par une convergence très progressive des économies mondiales, tirées par les très forts taux de croissance de pays comme la Chine et l’Inde. Mais cette convergence entre pays est contrecarrée par un accroissement des inégalités salariales à l'intérieur des pays. En moyenne, au sein de chaque pays, les 20% des salaires les plus élevés représentent plus de la moitié des revenus salariés nationaux. Et ce pourcentage a augmenté entre 2004 et 2017, au détriment des classes moyennes et des plus démunis.  

…et elles ont tendance à s’accroître dans les pays riches

Enfin, deux autres faits marquants sont soulignés par l’OIT. D’une part, les inégalités de salaire sont plus faibles dans les pays riches. Mais dans le même temps, ces inégalités de salaires se sont accrues au cours des deux dernières décennies dans ces mêmes pays riches. Les courbes en crosse de hockey montrant l’évolution des salaires par percentile de revenu sur une quinzaine d’années pour les Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, sont intéressantes à analyser de ce point de vue. En Grande-Bretagne par exemple (ligne bleue), les 90% des salariés les plus « pauvres » ont tous vu la part de leurs revenus dans le total des revenus du travail baisser. C’est à dire que leur part du « gâteau salarial » a baissé, au bénéfice des 10% de salariés les mieux rémunérés, qui ont de leur côté vu leur part grossir – et de manière très significative pour les 1 à 2% les mieux servis.

Favoriser les « premiers de cordée » nuirait-il à tous ceux qui se trouvent en-dessous ?

Au regard de ces données, l’OIT conclue son analyse par un exercice de modélisation qui consiste à observer les effets d’un accroissement des revenus d’une partie de la population salariée sur le reste de la population des travailleurs. La conclusion est sans appel : accroître la part des salaires des 5% les mieux rémunérés se traduit par une baisse de revenus pour la majorité des autres. Inversement, accroître la part des salaires médians se traduit par une augmentation pour toute la population de travailleurs à l’exception des 10% les mieux lotis.