Vous êtes ici :

Les sans abris, ces grands inconnus des statistiques


Aurélien Boutaud | 9 décembre 2019 | Mots-clés insertion logement pauvreté précarité statistique vulnérabilité | Fils rouges publics exclus

Bien qu’en situation de précarité extrême, la population des personnes sans domicile est mal connue des institutions publiques supposées leur venir en aide. A l’exception de rares études menées par l’INSEE et publiées de manière très sporadique, il existe peu de données sur ces personnes. C’est une des raisons qui a motivé le collectif Les morts de la rue (CMDR) à collecter les informations relatives au parcours des personnes qui décèdent dans la rue. Publié à la fin octobre, le dernier rapport du collectif fournit ainsi des informations sur ces publics en extrême détresse qui, si elles ne sont pas statistiquement représentatives, sont néanmoins riches d’enseignement.

Une population mal connue et aux effectifs en forte hausse

La dernière enquête de l’INSEE portant sur les personnes sans domicile remonte à l’année 2012. Sur les 103 000 adultes qui avaient utilisé au moins une fois les services d’hébergement ou de restauration dans les agglomérations de 20 000 habitants ou plus, 81 000 adultes étaient alors sans domicile. Ils étaient accompagnés de 30 000 enfants. En incluant les 8 000 sans-domicile des communes rurales et des petites agglomérations et les 22 500 demandeurs d’asile hébergés en centres d’accueil, c’est un total de 141 500 personnes qui étaient alors considérées sans domicile en France métropolitaine au début de l’année 2012, dont 40% de femmes. L’INSEE soulignait déjà à l’époque que cette population avait bondi en une dizaine d’années, avec une progression de près de 50 % depuis 2001. Il n’est donc pas exclu que ces chiffres aient largement évolué au cours des dernières années. Mais dans tous les cas, on sait relativement peu de choses sur les parcours des personnes sans domicile – si ce n’est que 40% d’entre eux environ déclarent n’avoir jamais eu de logement à eux. L’enquête du collectif Les morts de la rue (CMDR) vient donc apporter des informations complémentaires importantes sur les parcours de vie de ceux qui ne parviennent pas à sortir de cette situation et finissent pas décéder bien souvent là où ils ont vécu… ou survécu : c’est à dire dans la rue.

Un âge de décès inférieur de trente ans à l’espérance de vie

La particularité de l’enquête du CMDR est qu’elle concerne les décès de personnes sans domiciles fixe (SDF) et anciennement SDF survenus au cours d’une année donnée qui sont rapportés par des partenaires du collectif ou les médias. Ces données sont donc loin d’être exhaustives : en 2018, 612 décès ont ainsi été répertoriés, alors qu’un appariement effectué en 2013 avec la base des données du Cépi-DC avait permis d’estimer que le nombre réel de ces décès était environ 6 fois plus important que celui signalé au CMDR. Chacun de ces 612 décès a en revanche donné lieu à une enquête qui a permis de recueillir des informations sur les caractéristiques démographiques des personnes, leur parcours de vie ou encore les circonstances de leur décès. Parmi les informations les plus marquantes, on retiendra que 87% des SDF décédés sont des hommes, contre 9% de femmes (et 4% de genre inconnu). Surtout, l’âge moyen des personnes SDF décédées et signalées au CMDR en 2018 était d’environ 49 ans – allant de 0 pour la plus jeune à 87 ans pour la plus âgée. Pour mémoire, le CMDR rappelle que cet âge de 49 ans est à comparer à l’espérance de vie moyenne de la population française, qui dépasse aujourd’hui les 82 ans. L’âge moyen de décès des SDF est donc de 30 ans inférieur à l’espérance de vie des Français.

Graphique issu de l'enquête de l'association Morts de la Rue. Source (PDF)

Des parcours de vie cabossés

Les parcours de vie des personnes SDF sont souvent chaotiques. On sait par exemple que 41% des personnes SDF décédées en 2018 sont françaises et 33% étrangères… mais 26% sont d’origine inconnue ou incertaine. Au moins 20% d’entre elles ont passé plus de 5 ans cumulés à la rue et 35% des SDF âgés de plus de 40 ans ont passé plus de 10 ans à la rue. Ces parcours compliqués vont souvent de pair avec des situations de dépendance et d’addiction : entre un quart et un tiers des personnes SDF décédées en 2018 souffraient d’au moins une addiction connue, dont celle à l’alcool est la plus fréquente, suivie par celles aux substances illicites et aux médicaments. Au moins 12% de ces personnes décédées souffraient d’un trouble mental.

Les personnes à la rue sont sans surprise plus exposées aux maladies, mais aussi aux situations de violence : le CDRM note par exemple que « l’hébergement des personnes SDF semble les protéger des accidents et de la violence qu’ils subissent à la rue. En effet, plus de la moitié des personnes SDF hébergées avant leur décès sont mortes de maladie contre 36% des personnes en situation de rue ». Les morts par accident, agression ou suicide représentent ainsi plus d’un quart des décès constatés des personnes en situation de rue. 42% des décès ont lieu sur la voie publique.

En conclusion, le collectif appelle donc à une action publique renouvelée auprès des personnes SDF, en insistant notamment sur la nécessité d’un accompagnement social et médical continu, ainsi que la mise en œuvre d’un droit au logement effectif. Il invite également à renouveler la connaissance sur ces publics, dont l’absence dans les statistiques ne peut que renforcer l’invisibilité.