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Les touristes d’Airbnb chassent-ils les pauvres des centres villes ?


Aurélien Boutaud | 2 mai 2018 | Mots-clés politiques publiques économie logement mixité | Fils rouges chiffres

La montée en puissance des plateformes de location saisonnière amène peu à peu les grandes villes européennes à se positionner. A Paris ou Barcelone, par exemple, l’offre de logements de particuliers proposée aux touristes est devenue telle que les acteurs publics se voient obligés de réguler le phénomène. A Bordeaux, où la location saisonnière explose également, un élu municipal a récemment décidé de créer l’Observatoire Airbnb, un organisme dont le but est d’analyser plus précisément les mécanismes à l’œuvre. Un article publié par la fondation Jean Jaurès met en lumière quelques chiffres qui permettent en effet de mieux comprendre ce qui est en jeu.

A Paris, 10% des logements seraient concernés

Car le moins que l’on puisse dire est que les chiffres ne sont pas très clairs. Le cas de Paris est intéressant de ce point de vue, puisque la mairie a pris des dispositions permettant de mieux encadrer le phénomène. Ainsi, depuis le 1er décembre 2017, les propriétaires qui louent un bien par le biais d’Airbnb doivent s’enregistrer auprès de la Ville, qui leur fournit en échange un numéro censé apparaître sur l’annonce mise en ligne. Au 31 mars 2018, 8192 annonces faisaient figurer ce numéro… alors que plus de 100.000 offres étaient recensées à Paris sur la plateforme de location – et même 160.000 si on en croit le site airdna.co, qui recense les données d’Airbnb. Johanna Dagorn et Matthieu Rouveyre, auteurs de l'article, en déduisent logiquement que plus de 90% des annonces seraient a priori illégales (soit parce qu’elles n’affichent pas de numéro, soit plus probablement encore parce qu’elles n'en disposent pas).

Une autre difficulté tient au fait que l’offre connaît une croissance si forte que les chiffres deviennent rapidement obsolètes : à Paris, le nombre d’offres AIrbnb a doublé en seulement deux ans. Et ce serait dès aujourd’hui de 8 à 12% des logements de la capitale qui seraient mis en location via la plateforme Airbnb.

Même si le phénomène est en général moins développé en province, on notera au passage qu'à Lyon il y aurait actuellement environ 13.000 logements en location sur Airbnb, représentant environ 4,5% des logements disponibles.

Majoritairement des petites surfaces qui disparaissent du marché traditionnel

A quoi ressemblent ces logements meublés ? A Paris, pour près de 90% d’entre eux, il s’agit de logements entiers. L’offre de chambres ou de parties d’appartement par ailleurs occupés par leurs habitants est donc marginale : ce sont bien des appartements à part entière qui sont le plus souvent mis à disposition sur la plateforme. Dans la capitale, près des deux tiers sont des studios ou des T1. L’Observatoire Airbnb ne précise toutefois pas la part de ces appartements qui sont continuellement dédiés à la location touristique – il arrive en effet que des studios ou appartements soient loués le temps des vacances, pendant que leurs occupants ne sont pas là. Le nombre d’offres proposées hors saison de vacance laisse toutefois penser que la majorité des appartements sont disponibles à l’année. 

Il faut dire que la tentation des loueurs est forte : le prix moyen de la nuitée est de 67 euros pour un T1 loué via Airbnb dans la capitale. En moyenne, une dizaine de nuitées par mois suffit à rémunérer les propriétaires à hauteur d’un loyer mensuel traditionnel.  

Des effets encore difficiles à cerner

Les effets d’Airbnb sont toutefois difficiles à estimer et font l’objet de polémiques.

D’un côté, sur le site de la Fondation Jean Jaurès, Johanna Dagorn et Matthieu Rouveyre s’appuient sur quelques témoignages recueillis dans la capitale pour dépeindre un tableau pour le moins sombre. Pour eux, les principaux locataires traditionnels des logements en question – à savoir des étudiants, des célibataires ou des couples sans enfant travaillant au centre-ville – auraient de plus en plus de mal à se loger et seraient amenés à s’éloigner d’un centre qui, progressivement, se transformerait en musée uniquement peuplé de touristes. Le corolaire de cette raréfaction des logements disponibles est évidemment l’accroissement des prix de l’immobilier, avec de nombreuses conséquences en cascade : gentrification, périurbanisation, ségrégation socio-spatiale, etc.

Pierre Tellep, blogueur du site eldorado-immobilier.com, n’est pas de cet avis. Sur le site libéral contrepoints.org, il montre que les prix de l’immobiliser parisien avaient commencé à exploser bien avant la création d’Airbnb. Rappelant que la majorité des propriétaires utilisant l’interface n’en tirent qu’un revenu d’appoint, il tire à boulets rouges sur le « lobby hôtelier » qui serait, selon lui, à l’œuvre derrière les décisions prises par la mairie pour limiter l’expansion de la location saisonnière.

Quoiqu’il en soit, si Airbnb n’est pas responsable à lui seul de la gentrification des grandes villes européennes, il est évident qu’il participe à l'aggravation de ce phénomène. Reste à savoir exactement jusqu’à quel point. Et c’est précisément là-dessus que les interrogations demeurent.