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Quand les classes aisées décident de faire sécession


Aurélien Boutaud | 10 avril 2018 | Mots-clés cohésion sociale statistique inégalité mixité | Fils rouges chiffres

Les processus qui mettent à mal la cohésion sociale sont nombreux. Le développement du communautarisme religieux en est un exemple particulièrement visible dont les médias se font fréquemment l’écho. Mais dans une récente synthèse, l’Ifop note que « la cohésion de la société française est également mise à mal par un autre processus, moins visible à l’œil nu, mais néanmoins lourd de conséquences. Il s’agit d’un processus de séparatisme social qui concerne toute une partie de la frange supérieure de la société. » L’institut a ainsi recensé un certain nombre de statistiques qui montrent de quelle manière, depuis les années 1980, les classes les plus aisées se sont progressivement détachées du reste du corps social.

Une ségrégation symptomatique des processus de métropolisation ? 

Les auteurs débutent leur analyse en précisant qu’il ne s’agit pas pour eux d’étudier l’accroissement des inégalités (relativement contenues dans notre pays), mais bien le recul de la mixité sociale. Or ce phénomène est particulièrement spatialisé, notamment dans le cœur des métropoles où, « sous l’effet conjugué de la hausse des prix de l’immobilier, de la tertiarisation du tissu économique des principales métropoles françaises et de la gentrification des anciens quartiers ouvriers, la diversité sociologique s’est considérablement réduite. » Quelques chiffres viennent illustrer de manière spectaculaire ce propos, en particulier à Paris où les cadres et professions intellectuelles supérieures représentaient en 1982 moins d’un quart de la population active, contre aujourd’hui la moitié. Dans le même temps, les ouvriers disparaissaient quasiment du paysage de la capitale, passant de 18% à moins de 7%. Ces derniers sont d’ailleurs cantonnés dans quelques « quartiers d’habitat social situés en bordure du périphérique ou dans une partie de l’Est parisien. Hormis ces enclaves populaires, l’espace de vie des catégories socio-professionnelles favorisées (CSP+) s’est considérablement dilaté pour correspondre aujourd’hui à la majeure partie de la capitale et une partie de la banlieue ouest. Disposant dans ce vaste territoire à la fois de logements, de commerces, d’espaces culturels et de loisirs et de lieux de travail, les CSP+ vivent de plus en plus en autarcie. »

Particulièrement spectaculaire à Paris, ce phénomène est également en cours dans les autres villes-centres des métropoles françaises : ainsi, à Lyon, les employés et les ouvriers qui constituaient 55% de la population résidente en 1982 ne sont aujourd’hui plus que 33%, tandis que la part de cadres et professions intellectuelles supérieurs a plus que doublé, passant de 15 à 33%.

Quand l’école (et accessoirement le service militaire ou les colonies de vacance) ne jouent plus leur rôle de brassage social

Au-delà de la ségrégation socio-spatiale, l’Ifop pointe ensuite du doigt un certain nombre de mécanismes ou d’institutions qui peinent de plus en plus à jouer le rôle de brassage social qui leur était traditionnellement attribué. La fin du service militaire ou encore le lent déclin des colonies de vacances apparaissent comme autant de moments marquant durant lesquels la mixité sociale ne parvient plus à s’exercer. Et même l’école faillit aujourd’hui à cette mission, en particulier là encore dans les métropoles où les mécanismes de contournement de la carte scolaire via les établissements privés viennent ajouter à la ségrégation sociospatiale déjà très forte. Dans la capitale, la quasi totalité des collèges privés comptent moins de 6% de leurs élèves venant de familles défavorisées, tandis que certains collèges publics dépassent les 60% (pour plus de détails, voir le billet que nous avions consacré à ces études).

L’exil fiscal, stade ultime de la sécession des riches ?

L’Ifop termine son analyse en rappelant quelques chiffres sur l’exil fiscal, que les auteurs présentent comme le stade ultime de la sécession des élites avec le reste de la société, puisqu’elle témoigne du fait que « le sentiment de solidarité, mais aussi de responsabilité à l’égard de l’ensemble de la société – qui incombe traditionnellement aux élites (…) – s’étiole progressivement. » Le nombre total d’expatriés français est ainsi passé d’une base 100 en 1985 à 217 trente ans plus tard. Mais l’institut note que « cet indice est respectivement de 282 en Suisse, 337 en Grande-Bretagne et 352 au Luxembourg, pays réputés pour leur environnement fiscal clément. »

Les élites en route vers le transhumanisme ?

L’Ifop termine enfin son analyse par une note plus prospective qui ne manque pas de piment. L’institut se demande en effet si l’engouement d’une partie de la classe dirigeante pour le livre de Yuval Noah Harari « Homo Deus. Une brève histoire de l’avenir » ne constitue pas un symptôme de cette aspiration sécessionniste qui semble animer les élites. « Dans ce livre, nous rappelle l’Ifop, l’auteur explique que la dernière frontière de l’humanité, à savoir l’immortalité, sera bientôt à portée de main du fait du progrès scientifique et technologique. Mais, poursuit-il, les prouesses du transhumanisme seront réservées aux happy fews, qui n’auront objectivement aucun intérêt à se préoccuper du sort du reste de la société. »

Homo-sapiens… proletarus-obsoletus ?