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Quand les dépenses contraintes rendent les inégalités insupportables


Aurélien Boutaud | 1 février 2019 | Mots-clés inégalité cohésion sociale logement mobilité pauvreté statistique | Fils rouges chiffres

La crise des gilets jaunes a eu le mérite de rendre visibles les revendications d’une partie de la population peu mise en lumière par les statistiques publiques : cette part de la classe moyenne qui, sans être forcément considérée comme pauvre, a souvent du mal à boucler les fins de mois. Disposant de revenus a priori décents (puisque proches de la moyenne), de très nombreux ménages connaissent en effet des difficultés financières ou, pour le moins, ne peuvent plus accéder à certains bienfaits de la société de consommation. Le Centre d’Observation de la Société explique ce phénomène par la stagnation historique des niveaux de vie qui s’est enclenchée depuis les années 2000. Mais dans une synthèse très percutante qui s’appuie sur les données de l’Insee et de la Drees, les Décodeurs du quotidien Le Monde avancent un autre élément qui s’avère au moins aussi important : l’accroissement continu des dépenses contraintes.   

Un accroissement constant des dépenses contraintes…

Les statistiques officielles montrent que le pouvoir d’achat continue de croître alors même que les Français ont le sentiment inverse. Cet écart s’explique par le fait que le pouvoir d’achat exprime une capacité à acheter qui s’avère trompeuse : parmi l’argent disponible des ménages, une part importante est en effet consacrée à des dépenses dites « pré-engagées » ou contraintes, sur lesquelles ils disposent de peu de marge de manœuvre à court terme. Loyers, remboursements de prêts, assurances, mutuelles, abonnements de gaz et d’électricité, abonnements de téléphonie… toutes ces dépenses sont engagées d’un mois sur l’autre et ne sont donc pas disponibles pour d’autres achats. Or ces dépenses ont considérablement augmenté en proportion des revenus des ménages : elles représentaient à peine plus de 12% des revenus des français en 1960, contre près de 30% aujourd’hui, dont l’écrasante majorité est liée au logement (en moyenne 22,6% des revenus des ménages).

Fait aggravant, en dehors de ces dépenses contraintes, les deux postes supposés « arbitrables » les plus importants sont l’alimentation et le transport. Or, s’ils ne sont pas considérés comme pré-engagés, ces deux postes s’avèrent en réalité très similaires à des dépenses contraintes : l’essence nécessaire à leurs déplacements est par exemple vécue par la plupart des automobilistes comme une dépense récurrente à laquelle ils ne peuvent pas échapper.   

…qui pèse plus lourdement sur les plus pauvres

Sans surprise, les dépenses pré-engagées pèsent plus lourdement sur les ménages les plus modestes. Mais les chiffres de la Drees sont de ce point de vue assez alarmant : parmi les 20% les plus pauvres, les dépenses contraintes représentent presque deux tiers des revenus disponibles des ménages, ce qui laisse à peine de quoi répondre aux dépenses « pseudo-contraintes » que sont l’alimentation et les transports.

Les familles monoparentales et les personnes seules subissent également plus sévèrement le poids des dépenses contraintes. Eu égard au poids écrasant du logement, le fait d’être propriétaire ou non modifie considérablement la situation : les locataires du parc privé dépensent en moyenne plus de 40% de leurs revenus en dépenses contraintes, contre 20% seulement pour les propriétaires.

Un facteur qui aggrave considérablement les inégalités

Mesurer les inégalités sur la base des revenus ou sur la base du « reste à vivre » ne revient donc pas au même, loin s’en faut. En France, les inégalités de revenus entre le premier et le dernier décile est de 3,5 : c’est à dire que les 10% les plus riches gagnent en moyenne 3,5 fois le revenu des 10% les plus pauvres. Mais « si on retranche les dépenses contraintes (loyer, assurance, etc.) et l’alimentation, le niveau de vie des ménages les plus pauvres se réduit drastiquement. Selon la Drees, les 10 % les plus modestes doivent ainsi se contenter en moyenne de 180 euros par mois pour financer transport, équipement, loisir ou habillement, alors que les 10 % les plus riches disposent en moyenne de 1 890 euros, c’est-à-dire au moins dix fois plus. » Anne-Aël Durand en conclut logiquement que «  dépenser dix euros de plus pour un plein de carburant n’a pas la même signification pour tous les ménages français. » Ce à quoi on pourrait ajouter ce paradoxe qui ne cesse d’étonner : le prix de l’essence a déclenché les mobilisations que l’on sait alors qu’il représente 3% des dépenses des ménages… tandis que le logement, poste en hausse constante et qui est responsable de presque un quart des dépenses des ménages, n’a pas fait l’objet d'une telle contestation.