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Que penser des derniers chiffres de la précarité énergétique ?


Aurélien Boutaud | 6 décembre 2018 | Mots-clés environnement logement pauvreté précarité statistique vulnérabilité | Fils rouges chiffres

Fin novembre, alors même que le mouvement des gilets jaunes attirait l’attention sur les difficultés rencontrées par une part de la population pour accéder à l’énergie, l’Observatoire National de la Précarité Energétique (ONPE) publiait son tableau de bord 2018. Presque aussitôt, le mensuel Alternatives Economiques annonçait sur son site Internet avoir décelé un « tour de passe-passe » dans les chiffres de l’ONPE. Un arrangement statistique qui, selon le mensuel économique, aurait permis à 2 millions de foyers de sortir des chiffres de la précarité énergétique. Retour sur la polémique.

Les deux dimensions de la précarité énergétique

Comme nous l’avions déjà évoqué dans ces colonnes à l’occasion de la précédente édition du Tableau de bord de l’ONPE, la précarité énergétique est définie comme le fait d’éprouver « dans son logement des difficultés particulières à disposer de la fourniture d’énergie nécessaire à la satisfaction de ses besoins élémentaires en raison de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d’habitat. »

La méthode retenue jusqu’à présent par l’ONPE consistait à mesurer cette précarité sur la base de deux indicateurs :

  • le taux d’effort énergétique – les ménages en précarité étant alors reconnus comme ceux qui consacrent plus de 10% de leur budget annuel au poste de chauffage ;
  • et le ressenti au froid – un ménage étant considéré en situation de précarité énergétique « s’il déclare ressentir le froid selon au moins l’un des cinq motifs suivants : mauvaise isolation, installation de chauffage insuffisante, panne de chauffage, limitation du chauffage en raison du coût, coupure d’énergie liée à un impayé ».

Tous les ménages répondant à l’une ou l’autre de ces catégories étaient ainsi considérés jusqu’à présent comme en situation de précarité énergétique, soit environ 12 millions d’individus représentant 20% de la population.  

Le froid est-il « passé à la trappe » ?

Dans son article paru dans Alternatives Economiques, Aude Martin écrit que « l’ONPE a décidé cette année de supprimer la composante liée au ressenti du froid. Un changement méthodologique qui est tout sauf neutre car il a pour conséquence d’exclure du comptage tous les ménages qui réduisent ‘volontairement’ leur chauffage pour tailler dans leurs frais – quitte à avoir froid – et qui se retrouvent, de fait, avec un faible taux d’effort énergétique effectif. »

L’auteure souligne alors que ce changement méthodologique entraine « une forte variation, artificielle, de l’effectif des ménages concernés par la précarité énergétique : de l’ordre de 2 millions si l’on effectue une comparaison rapide sans tenir compte du changement de périmètre des données, passant de 5,6 millions en 2016 à 3,3 millions en 2018. Ce qui revient à passer de 20 % de la population à 12 %, soit une baisse de 8 points de pourcentage. »

Si la lecture de l’article laisse penser à une manipulation (l’auteure n’hésitant pas à parler de « passe-passe statistique »), la réalité est en fait un peu plus complexe. Car le froid n’est pas réellement « passé à la trappe », comme l’écrit Aude Martin : il occupe encore une place centrale dans les chiffres de l’ONPE. En revanche, il n’est plus agrégé au taux d’effort énergétique. Aude Martin a donc raison de s’interroger sur ce changement qui réduit la mesure du taux de précarité énergétique au seul taux d’effort énergétique. En revanche – et c’est heureux – l’ONPE n’évoque en aucun cas une baisse de 6 points du taux de précarité énergétique entre 2016 et 2017, les chiffres n’étant évidemment pas comparables.

Un ajustement méthodologique nécessaire selon l’ONPE

Les auteurs du tableau de bord de l’ONPE justifient ce choix méthodologique par le fait que les données utilisées jusqu’à présent provenaient de l’enquête nationale logement de l’Insee, dont la dernière mouture remonte à 2013. En attendant la prochaine enquête, l’ONPE a donc décidé de réaliser une estimation de l’évolution du phénomène de précarité énergétique à l’aide de nouveaux outils dont les résultats, bien que moins rigoureux, peuvent être produits annuellement. Et au passage, l’ONPE en a profité pour abaisser le seuil de définition de la précarité énergétique, qui passe de 10% du revenu à 8%. Ce qui donne pour 2017 un taux de pauvreté énergétique de 11,9% de la population (valeur corrigée de la météo).

Il faudra donc attendre la prochaine enquête logement pour vérifier si la baisse mesurée avec cet indicateur « dégradé » est proportionnelle à celle mesurée avec l’ancien mode de calcul.  Affaire à suivre.