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Quel lien entre les inégalités ressenties et la tentation radicale ? Enquête auprès de 7000 lycéens


Cédric Polère | 4 octobre 2018 | Mots-clés diversité inégalité éducation jeunes mixité | Fils rouges discrimination

Alors que de multiples travaux s’attachent à comprendre la montée du radicalisme religieux et politique au sein de la jeunesse française (Michel Fizes, Radicalisation de la jeunesse, la montée des extrêmes, 2015), un éclairage a été apporté sur les facteurs qui entrent en jeux dans l’adhésion à des idées et à des pratiques radicales chez les lycéens de seconde.

Les sociologues Olivier Galland et Anne Muxel ont rendu compte dans leur ouvrage "la tentation radicale"(PUF, 2018)  d’une enquête qu’ils ont  mené durant trois ans auprès de 7 000 lycéens de seconde (15 à 17 ans), en combinant plusieurs méthodes quantitatives et qualitatives. Certains résultats on suscité un vif débat au sein du monde de la recherche. 

L’enquête répond à une première question : dans quelle mesure la composition sociale et ethnique d’un lycée contribue-t-elle à amener des élèves à regarder l’avenir avec plus ou moins d’optimisme ? Pour le savoir, les chercheurs ont dans un premier temps établi une typologie des établissements de leur échantillon (soit 21 lycées publics d’enseignement général, technologique et professionnel répartis dans quatre académies, Lille, Créteil, Dijon, Aix-Marseille), à partir d’une analyse statistique des données sur les caractéristiques sociales, économiques et ethniques de leurs élèves. Trois types de lycées sont ici différenciés : les « lycées très populaires », les « lycées assez populaires », et les « lycées mixtes socialement ». Les lycées « très populaires » comptent quatre fois plus de parents d’élèves étrangers que les lycées de type « mixte socialement » (16 % contre 3 %) et le pourcentage de filles ou de fils d’ouvriers y est bien plus important (38% contre 25 %), de même que les parents sans emploi.

Malgré ces différences entre établissements, les scores d’adhésion au système scolaire des élèves sont très proches d’un type de lycée à un autre. Etre dans une situation sociale plus fragile n’entame pas l’optimisme quand à la possibilité d’une vie meilleure. Ce sont en effet les élèves des lycées très populaires qui considèrent plus souvent que les autres l’école comme utile pour leur vie future (78 % contre 75 %) et qui envisagent très majoritairement une situation future meilleure que celle de leurs parents (66 % contre seulement 39 % pour les élèves des lycées mixtes socialement !). Ces élèves perçoivent finalement encore plus que les autres l’école comme un moyen d’ascension sociale dont il faut tirer parti.

Le sentiment d’injustice, plus particulièrement dans le domaine scolaire, est davantage ressenti dans les établissements très populaires. 25% des lycéens fréquentant des établissements de ce type déclarent avoir été traités de manière injuste à l’école alors qu’ils sont 17% dans les lycées socialement mixtes. Ce sentiment d’injustice scolaire des jeunes est plus élevée quand ils descendent de migrants. Ainsi, 30% des jeunes dont les parents sont originaires de Turquie ont ce ressenti contre 17% chez ceux dont les deux parents sont nés en France métropolitaine. Les chercheurs émettent l’hypothèse que ce sentiment pourrait être la conséquence d’orientations scolaires contrariées ou empêchées. De fait, les lycéens inscrits dans des filières professionnelles sont presque deux fois plus nombreux à déclarer avoir subi un traitement injuste à l’école ou au collège que les lycéens fréquentant une filière générale ou technologique. Ce sentiment d’injustice est également beaucoup plus marqué chez les jeunes ayant  déjà redoublé (27 %) que chez les autres élèves (17 %).

Les chercheurs se sont ensuite posés la question suivante : les injustices ressenties dans le domaine scolaire sont-elles liées à des discriminations ? L’enquête indique que les descendants de l’immigration d’Afrique subsaharienne ont la probabilité la plus forte de ressentir une discrimination ethnique, de religion ou de quartier, suivis par les descendants d’immigrés originaires de territoires d’Outre-Mer et, enfin, par ceux du Maghreb.

Ce qui est plus étonnant, c’est que le fait de fréquenter un lycée plus avantagé socialement augmente les chances de déclarer ce sentiment de discrimination par rapport aux lycéens fréquentant un établissement très populaire, ce qui amène les chercheurs à poser l’hypothèse que c’est davantage les contextes d’interactions plutôt que les inégalités réelles qui favorisent ce sentiment. Ils utilisent alors le concept de « frustration relative », qui apparaît quand les individus se sentent privés ou démunis relativement à d’autres personnes, groupes ou situations avec lesquels ils se comparent. Les lycéens nés de parents immigrés ressentent finalement davantage un traitement inégal du fait de leurs origines quand leur groupe est minoritaire dans le quartier.

Parmi les critiques régulièrement formulées par les lycéens des établissements populaires au cours des entretiens, revient régulièrement le sentiment d’un renoncement politique à une école démocratique et égalitaire. Un des enseignements de l’enquête est de montrer que cette critique peut, selon les élèves, donner lieu à un fort désir de réussite et d’ambition personnelle pour surmonter les injustices ressenties, ou amener vers la protestation ou la radicalité.

Les chercheurs ont élaboré un indicateur synthétique qui mesure la radicalité politique en combinant l’acte réel ou potentiel de « participer à une action violente pour défendre ses idées », d’« affronter les forces de l’ordre et la police », de « provoquer des dégâts matériels dans la rue », d’« affronter d’autres manifestants ». Cela leur permet ensuite de mesurer la propension des lycéens à trouver légitime, et dans certains cas à mettre en oeuvre, une « radicalité politique » selon le nombre de discriminations déclarées. Les lycéens déclarant ne pas ressentir de discrimination ethnique, religieuse ou de quartier sont ceux pour lesquels l’indicateur de radicalité politique est le plus faible, alors qu’à l’inverse les lycéens qui se sentent discriminés sur ces mêmes critères se situent sur les valeurs élevées de cet indicateur. On remarque par exemple dans le tableau ci-dessous que l’indicateur de radicalité politique est très fort chez presque un tiers (32,4%) des lycéens qui déclarent deux ou trois discriminations ethniques, religieuses ou de quartier, alors que seuls 15% des lycées qui n’en ont connu aucune sont à ce niveau de radicalité.

L’enquête montre que les idées radicales se sont diffusées et touchent une proportion significative de la jeunesse : en matière politique, la radicalité de « protestation » (qui amène à légitimer le blocage des lycées par exemple) concerne un lycéen sur deux, et un lycéen sur cinq adhère à une radicalité de « rupture » caractérisée par une opposition frontale à la société et par l’acceptation de la violence politique.

La pénétration des idées radicales en matière de religion est moins forte dans l’ensemble de l’échantillon, et elle est nettement plus élevée parmi les jeunes de confession musulmane que chez les autres jeunes. Sur la base d’une comparaison, rendue possible par la taille de échantillon (1 609 élèves qui se se déclarent chrétiens et 1 753 qui se déclarent musulmans) il ressort que 32 % des élèves musulmans sont « absolutistes », position qui consiste à penser sa religion comme seule détentrice de la vérité, contre 6 % des chrétiens et 1% des sans religions. Le relativisme en matière religieuse est totalement dominant parmi les jeunes chrétiens qui sont alors très proches des jeunes sans religion. 20 % des élèves musulmans déclarent « acceptable dans certains cas dans la société actuelle » de « combattre les armes à la main pour sa religion », contre 9 % des chrétiens et 6,5 % des sans-religion. Les auteurs de l’étude mettent néanmoins en garde contre toute interprétation erronée de ces résultats : rien ne permet de savoir si ces jeunes qui jugent la violence acceptable passeront aux actes.

Enfin, l’enquête a réalisé un traitement statistique pour mesurer le poids des différents facteurs pouvant être associés à l’adhésion à des idées radicales sur le plan religieux. Elle montre que l’effet propre à l’appartenance à l’islam joue un rôle important, que le sentiment de discrimination et celui d’appartenir à un groupe minoritaire en butte à l’hostilité du groupe majoritaire exercent un effet limité, et que les facteurs de nature socioéconomique (l’exclusion et la pauvreté) ne jouent pas. En pointant à quel point la radicalisation tient à la diffusion d’idéologies religieuses, l’étude bat en brèche une thèse courante selon laquelle la radicalisation religieuse est surtout le fruit de circonstances économiques et sociales. L’analyse des auteurs de l’étude est d’ailleurs confortée par le rapport La fabrique de l’islamisme publié par l’Institut Montaigne (septembre 2018) qui souligne à quel point l’idéologie islamiste s’est diffusée chez les musulmans de France, en particulier chez les moins de 35 ans.

L’ouvrage a donné lieu à une vive polémique. Ceci n’est guère étonnant, quand on sait qu’Olivier Galland a pu qualifier de « sociologie du déni » (Le Débat, n°197, 2017) tout un pan des travaux sur l’intégration et l’immigration. Les chercheurs ainsi désignés ont éreinté l’enquête, parlant, tel Patrick Simon, dans Le Monde du 4 avril 2018 de nouvelle « charge contre l’islam ». Dans Mediapart Jean Baubérot a critiqué « une enquête défectueuse » (10 avril 2018) et énuméré une longue liste de défaillances méthodologiques. L’islamologue Olivier Roy dans un entretien croisé avec les auteurs de l’enquête a repris cette critique de la méthode, estimant que les enquêteurs ont repris sans distance l’idéologie de l’institution scolaire et la norme de la laïcité. Dans l’Obs, Olivier Roy et les auteurs de l’enquête ont chacun livré leurs arguments dans une succession de papiers : « Les auteurs de 'la Tentation radicale' ne comprennent rien à la religion » / « Réponse à Olivier Roy et quelques-uns de nos détracteurs ».