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Quelles frontières pour une société inclusive ? Les « non humains » devraient-ils en faire partie ? (1/2)


Cédric Polère | 20 août 2019 | Mots-clés droits environnement frontière

On parle parfois de « tournant animaliste » pour signifier que nos sociétés sont impactées à de multiples niveaux par l’émergence d’une nouvelle pensée de l’animal et que nous sommes probablement au départ d’une révolution dans notre rapport avec les animaux. Mais cela va au-delà du rapport à l’animal et concerne aussi la nature et ce qui est appelé les « non humains ». 

 

Des mouvements sociaux poussent à repenser nos sociétés en y incluant ce qui est appelé les « non humains »

Des mouvements sociaux poussent à repenser nos sociétés en y incluant ce qui est appelé les « non humains », provoquant un débat convoquant la philosophie, les sciences, le droit, la politique et l’éthique, qui ne peut que s’amplifier. De nombreux indices attestent que les lignes sont en train de bouger : débats sur le statut juridique de l’animal et sur les droits qu’il convient de lui accorder, travaux qui font descendre homo sapiens de son piédestal en montrant à quel point les animaux sont capables d’intelligence, d’émotion, d’empathie (Frans de Waal, La Dernière étreinte. Le Monde fabuleux des émotions animales, 2018) ou de transmission de comportements culturels par exemple, et à l’inverse à quel point l’homme est un animal, ce qui amène à relativiser la différence entre l’homme et l’animal ; médiatisation de la maltraitance animale dans des abattoirs ; diffusion des thèses du mouvement vegan avec en France L214 comme figure de proue, édition du Manifeste animaliste de la philosophe Corinne Pelluchon (2017), présence d’un parti animaliste aux dernières élections européennes… 

 

Si la question des droits accordés aux non-humains porte en premier lieu sur les animaux, elle porte aussi sur des entités naturelles. En effet, la conscience des dégâts provoqués par l'homme à la nature a fait émerger le concept de « droits de la nature ». Faut-il par exemple reconnaître la Seine comme une « entité vivante » et lui accorder des droits, comme le revendiquent l’association « La Seine n’est pas à vendre » et des personnalités qui ont fait paraître le 7 août 2019 une tribune dans Libération (« Pour préserver la Seine, donnons-lui des droits ! ») : si le fleuve était doté d’une personnalité juridique, on pourrait faire valoir ses droits en justice, à l’instar d’autres fleuves dans le monde comme l’Amazonie (la Cour suprême colombienne a reconnu le 5 avril 2018 la partie de l’Amazonie traversant son territoire comme sujet de droits).

Là aussi, un mouvement est engagé, au niveau international. La personnalité juridique qui bénéficie dans notre droit aux personnes humaines et morales a été attribuée, à certaines rivières, à des glaciers, des lacs, des sources, mais aussi à l’air, aux prairies, aux vallées, aux jungles et aux forêts dans de nombreux pays.

Allant plus loin encore si l’on peut dire mais dans une dynamique plus marginale, des intellectuels vont jusqu’à revendiquer que l’on associe des droits à certains objets, tels les robots sociaux auxquels on est susceptible de s’attacher (sur ce sujet on peut se reporter à la réflexion de Kate Darling, chercheuse au MIT : Le Monde, "Donnons des droits aux robots", 14 février 2013). 

 

L’antispécisme et l’écologie non humaniste, les mouvements les plus actifs sur ces questions

Pour les antispécistes, rien ne saurait justifier l’exploitation de l’animal par l’homme, et donc justifier l’élevage, la pêche, ou l’existence des abattoirs. L’antispécisme entend révolutionner notre rapport à la nature, et notre définition de l’humanisme (La Révolution antispéciste, PUF 2018), à la différence du welfarisme dont l’objectif est de limiter la souffrance générée par l’exploitation animale. Il n’est pas inutile de se rappeler que le mot antispécisme découle du terme qui lui est opposé, le spécisme, concept forgé en analogie avec les termes racisme et sexisme, en 1970, par le psychologue britannique Richard Ryder, puis popularisé par le philosophe australien Peter Singer dans La libération animale (1975). Selon ce courant, qui valorise l’intérêt des individus (qu’ils soit humains ou non humains), d’autres espèces qu’homo sapiens ont le droit à voir leurs intérêts pris en compte, et évidement à ne pas souffrir et se faire tuer. Certaines associations antispécistes telles 269 Life Libération animale ont pu faire l’analogie, au nom de la convergence des luttes (antiracisme, féminisme, antispécisme) entre la fin de la marchandisation et de la consommation des animaux non humains et la fin de l’esclavage humain, ce qui provoque évidemment de vifs débats et des tensions.