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Quelles frontières pour une société inclusive ? Les « non humains » devraient-ils en faire partie ? (2/2)


Cédric Polère | 22 août 2019 | Mots-clés droits représentations inégalité environnement

Vers un nouveau pacte écologique ? 

L’ouvrage Humains, non-humains, comment repeupler les sciences sociales paru en 2011 traduit bien la volonté d'une diversité de mouvements sociaux et d'intellectuels et militants de dessiner les contours d’un nouveau pacte écologique. Selon les auteurs de cet ouvrage, le monde où nous vivons est saturé d’interactions entre humains et non humains, animaux, molécules, objets techniques, divinités, procédures, matériaux, bâtiments… Pour renouveler la façon de faire société, il convient d’inviter les non humains à la table des humains et de sortir de rapports de domination, où les objets et les animaux sont tenus pour des choses marginales. Il convient aussi, selon le philosophe Stéphane Ferrete (Deepwater Horizon. Ethique de la nature et philosophie de la crise écologique, Seuil, 2011), de remettre en cause la philosophie humaniste selon laquelle l’homme est la mesure de toute chose. A ses yeux, elle est à l’origine de la crise environnementale. Pour en sortir il convient de considérer au contraire que l’homme n’est un fragment du monde, et qui plus est un être naturel. 

Dans l’écologie, à côté des courants « extrêmes » qui refusent la hiérarchisation entre les humains et les non humains, tel le courant philosophique anglo-saxon de l’éthique animale, d’autres courants entendent construire une philosophie des droits qui soit plus inclusive et englobante, sans pour autant vouloir annuler la différence entre l’humain et l’animal. Ainsi, dans Le Complexe des trois singes. Essai sur l'animalité humaine (éd. du Seuil, 2017) Étienne Bimbenet, professeur de philosophie contemporaine à l'université Bordeaux Montaigne, propose un « anthropocentrisme élargi » (on pourra se reporter utilement à la recension de son ouvrage dans La vie des idées et à la réponse du philosophe à cette recension). L’ouvrage souligne que les transformations des représentations de l’animal qui sont à l’oeuvre aujourd’hui ont pour point d’appui la valeur accordée à la sensibilité, qui devient la source des droits des êtres vivants. Et que les transformations à l’œuvre remettent en cause les différences structurellement tranchées : dans son ouvrage, le philosophe établit ainsi un parallèle entre les courants de pensée qui oeuvrent à la déconstruction de la différence homme-animal et ceux qui oeuvrent à la déconstruction de la différence homme-femme. Il est peu contestable que notre époque met à l’épreuve toutes les représentations et catégories qui fonctionnent sur le principe de la dualité ou de la binarité, jusque-là structurants pour nos sociétés.

Cette déconstruction atteint un niveau très élevé dans les travaux de la biologiste américaine Donna Haraway, qui avec son œuvre fondatrice en 1985 a participé à l’émergence du féminisme postmoderne. Elle en a appelé à une nouvelle ère géologique le « chtulucène » qui engloberait toutes les entités terrestres aussi bien humains que non humains, pour sortir de l’anthropocène (l’ère de l’homme) (entretien, Le Monde, 31 janvier 2019). Dans cette ère, l’homme s’engagerait à nouer des liens avec les autres créatures et organismes qui peuplent la planète (les plantes, les animaux, les microbes, les machines…) pour renforcer mutuellement les possibilités d’avenir des uns et des autres, et se donner la possibilité d’être « parents » sur des modes biogénétiques diversifiés. La biologiste définit ici la parenté comme une relation de réciprocité, qui peut s’établir avec un parent (une mère, un cousin), un animal (son chien), ou un paysage… Elle défend la notion de « natureculture » pour sortir de la binarité et montrer l’enchevêtrement des vivants, des morts, des choses terrestres. 

Vers de nouvelles formes de personnalité juridique pour les animaux et les éléments de la nature

Sans aller aussi loin, il fait peu de doute que le droit va évoluer sur la question du statut de l’animal. Depuis peu, le droit français a donné aux animaux le statut d’êtres vivants doués de sensibilité. L’article 515-14 du code civil, créé par la loi du 16 février 2015, dispose que « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens. » La nouvelle catégorie juridique d’« êtres vivants » n’a donc pas donné lieu à la mise en place d’un régime spécifique, le droit continue donc à considérer l’animal comme une chose, ce qui semble contradictoire (« Un animal est-il une chose ou une personne ? », Caroline Regad). De ce fait, des personnalités ont appelé récemment à une proposition de loi en faveur de la personnalité juridique de l’animal qui permettrait de le reconnaître comme « personne physique non-humaine ». Tout laisse à penser que cette demande va prendre de l’ampleur. En effet, si l’idée de donner aux animaux une personnalité juridique a une histoire ancienne, le mouvement s’est considérablement accéléré depuis les années 1990-2000. Il est désormais acquis par la science que l’animal est capable de souffrir et de raisonner (Déclaration de Cambridge sur la conscience du 7 juillet 2012), et le droit en vient à l’admettre, comme l’atteste la loi française de 2015, mais aussi celle d’autres pays. Cela invite à classer les animaux non plus dans la catégorie des choses, mais parmi les personnes physiques non humaines. Cette nouvelle catégorie émerge un peu partout dans le monde. Plusieurs pays (Inde, Argentine, Colombie…) ont reconnu des espèces (dauphins, ours, grands singes…) ou des animaux particuliers comme des « personnes non humaines » ou des « sujets de droit non humains », telle la femelle orang-outan Sandra en 2014, la femelle chimpanzé Cecilia en 2016 ou l’ours Chucho en 2017, qui ont été relâchés de leurs zoos sur la base de l’habeas corpus. Des associations et ONG se battent dans ce sens, tel le « Non Human Rights Project ».

 

Le mouvement vers de nouvelles formes de personnalité juridique qui amèneront les animaux et les éléments de la nature à être considérés comme des « sujets de droit » voire comme des « personnes non humaines » est donc engagé, ce qui provoquera à coup sûr des débats et des transformations importantes dans nos catégories mentales et nos relations avec eux (La personnalité juridique, mode de protection des animaux et de l’environnement ?, 2018).