Vous êtes ici :

Retour sur l’enquête « fractures françaises » : la tentation autoritaire


Aurélien Boutaud | 25 septembre 2019 | Mots-clés démocratie représentations cohésion sociale citoyenneté | Fils rouges chiffres

Pour la septième année consécutive, Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et l’Institut Montaigne ont produit avec les instituts IPSOS et Sopra Steria une enquête auprès d’environ 1000 personnes sur les fractures de la société française. La richesse des informations contenues dans l’enquête rend les tentatives de synthèse difficiles. Nous proposons dans ce billet d’extraire quelques tendances, forcément partielles et partiales, mais qui nous semblent particulièrement intéressantes… et souvent préoccupantes. Dans ce billet, nous analyserons en particulier les ressors de la tentation autoritaire, qui semble particulièrement forte aujourd’hui en France.

Une sensation de déclin qui entraîne une défiance vis-à-vis d’autrui et des institutions

Environ trois quarts des Français (73%) considèrent que la France est en déclin, et 23% pensent même que cette situation est irréversible. Le déclinisme est devenu un élément de clivage politique important, entre une France qui gagne et une France qui perd : 89% des sympathisants du RN (et 89% des ouvriers) partagent cette impression de déclin, contre seulement 32% des sympathisant de LREM. Parallèlement, la défiance vis-à-vis des autres reste particulièrement marquée en France : 79% des personnes interrogées considèrent qu’on n’est jamais assez prudents quand on a affaire aux autres (contre 21% de personnes qui pensent qu’on peut faire confiance à la plupart des gens). Là encore, la société est clivée puisque le sentiment de défiance est particulièrement fort chez les sympathisants du RN (90%) et de LR (89%), ainsi que parmi les ouvriers (90%).

Cette défiance se retrouve à l’égard de nombreuses institutions publiques et privées : les Français ont encore majoritairement confiance dans les PME et les mairies, qui symbolisent une certaine proximité. Au contraire, l’Union européenne, les grandes entreprises et la Présidence de la république font l’objet d’une défiance aujourd’hui majoritaire. Plus préoccupant encore, les organisations censées représentées les Français sont celles qui font l’objet de la plus grande détestation :  seuls 28% des Français font confiance aux syndicats, 25% aux députés, 23% aux médias et 10% aux partis politiques. Les élus font l’objet d’une défiance massive, puisque 71% des Français ne se sentent pas convenablement représentés dans les institutions, et 65% pensent que la plupart des hommes et des femmes politiques sont corrompus. 80% pensent par ailleurs que le personnel politique agit d’abord en fonction de ses intérêts personnels.  

Du « c’était mieux avant » à la tentation autoritariste

Bien qu’en léger repli, deux tiers (65%) des Français partagent aujourd’hui l’opinion selon laquelle « en France, c’était mieux avant », avec une fois de plus un clivage politique important : 87% des sympathisants RN sont d’accord avec ce sentiment, contre 33% des sympathisants LREM. Dans le détail, cette impression se nourrit notamment du constat que le progrès de l’humanité a atteint certaines limites : plus de 80% des Français s’accordent à dire que les progrès continuent d’être importants dans la technologie, la science, la médecine ou encore l’accès à l’information ; mais plus de 70% des Français pensent en revanche que nous vivons des régressions dans d’autres domaines comme la justice sociale, la tolérance, la morale et le souci de l’autre.

Plus inquiétant, il semble que les impressions de déclin et de défiance ouvrent la porte à une tentation autoritariste : 79% des français sont par exemple d’accord avec l’idée selon laquelle « on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ». Le clivage droite gauche réapparaît nettement sur cette question du besoin de « leader charismatique » puisque cette opinion est minoritaire parmi les sympathisants de la France insoumise alors qu’elle réunit 93% des sympathisants du RN et 88% de ceux de LR.

Dans le même ordre d’idée, la part de Français considérant que la démocratie est le meilleur système possible reste majoritaire, mais elle est en baisse constante : 36% des personnes interrogées considèrent aujourd’hui que d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie. Cette opinion est même devenue majoritaire (58%) chez les sympathisants du RN.

Qui sont les « anti-démocrates » ?

Mais tous les  « anti-démocrates » ne sont pas d’extrême droite. Dans une analyse détaillée, Gilles Finchelstein en dresse un profil plus précis, rappelant au passage que, « politiquement, ce sont des Français qui ne se reconnaissent dans aucune catégorie classique. » Ils « s’intéressent peu à la politique. Ils ont une défiance absolue envers tous les responsables politiques (…) et ont une défiance tout aussi élevée pour les institutions politiques, de l’Union européenne en passant par le député, la présidence de la République et même le maire. Ils n’ont en réalité confiance en personne : 91 % disent que l’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres. » Sur le plan sociologique, il s’agit de Français modestes : 58 % des ouvriers et 50 % de ceux qui ont un revenu inférieur à 2000 euros, mais aussi 49 % de ceux qui se définissent comme appartenant aux « défavorisés » ou aux « milieux populaires » font partie de ces « anti-démocrates ».

Gilles Finchelstein conclue son analyse en précisant qu’ils n’ont pas encore tous basculé électoralement, tout en prévenant que « les démocraties, en France comme dans la plupart des démocraties occidentales, sont confrontées à un même défi : réintégrer les classes laborieuses à la démocratie ».