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Entre stigmatisation et invisibilité, l’entourage des enfants placés en quête de reconnaissance


Sylvie Mauris Demourioux | 3 juillet 2016 | Mots-clés éducation précarité | Fils rouges publics exclus

Depuis les années 90, le public de la protection de l’enfance a changé. Comme le souligne l’ Observatoire de l'Action Sociale Décentralisée (ODAS) dans une réflexion sur la place des parents dans la protection de l’enfance (2010), l’abandon, la maltraitance pure et l’extrême dénuement, bien que représentant encore quelques 20% des cas, ont laissé place à des familles en situation de grande précarité économique (chômage) et sociale (isolement) et, en leur sein, à des enfants souffrant de fortes carences éducatives et relationnelles. Ainsi, sur les quelques 290 000 mineurs relevant de la protection de l’enfance, les enfants de familles monoparentales, elles-mêmes en situation d’exclusion, constituent un public en progression constante.

Cette évolution conduit à repenser la posture des professionnels de la protection de l'enfance ainsi que les modalités d’action auprès des enfants et des familles avec un souci de globalité et de socialisation. Intégrer davantage les familles dans les décisions et les dispositifs (projet éducatif, protection administrative, prévention), soutenir leur potentiel en matière de parentalité, accompagner, coopérer, coéduquer et suppléer plutôt que se substituer ou exclure du milieu familial, tels sont les ambitions de la loi rénovant  la protection de l’enfance du 5 mars 2007.

Affirmée dans les textes, où en est la coopération active entre professionnels et entourage familial des enfants ?

En souffrance nous disent les témoignages de l’entourage d’enfants placés interrogés par Fors Recherche sociale et l'éducateur Régis Sécher. Dans cette étude qualitative et subjective, la dizaine de parents et grands-parents rencontrés partagent le sentiment d’être peu considérés et écoutés, même si certains comprennent la décision de placement ou développent des rapports constructifs avec les professionnels. Plusieurs facteurs concourent à cette invisibilité :

-          L’occultation des difficultés socio‐ économiques des familles au profit d’une lecture psychologisante et psychanalysante. Problème de logement, chômage, difficultés financières semblent peu pris en compte dans l’apparition des difficultés éducatives. De leur côté, les travailleurs sociaux évoquent un cadre d’intervention très contraint et la catégorisation de l’action sociale par publics et problèmes au détriment d’une approche transversale des situations.

-          Une approche trop centrée sur la famille nucléaire conduisant à une ignorance et, de fait, une très faible implication de l’entourage large des enfants.  

 -          Une relation déséquilibrée avec l’institution perçue comme ayant tout pouvoir et niant les parents comme citoyens ayant des droits (manque de communication et de pédagogie à destination des parents, absence de participation aux décisions affectant leurs enfants…)

-         La méconnaissance des conséquences du placement malgré leurs impacts : conséquences économiques (coût du déplacement pour aller voir les enfants placés parfois loin, voire à l’étranger, difficultés à travailler à plein temps afin de répondre aux sollicitations et propositions de visite de l’ASE, difficultés à trouver un emploi en raison de la stigmatisation), conséquences éducatives (difficulté à maintenir le lien éducatif avec l’enfant, à se sentir parent, regard des professionnels parfois dévalorisants), conséquences relationnelles (isolement et repli sur soi, difficultés à dire le placement, souvent assimilé par l’entourage proche ou lointain à de la maltraitance), psychiques (peur de mal faire, de dire les difficultés, l’impuissance et d’aggraver la situation…).

Confrontant ces résultats avec les théories sur l’invisibilité sociale, les auteurs déploient une nouvelle notion : l’inaudibilité. En effet, ce n’est pas de visibilité dont les parents ont besoin mais d’écoute, de participation et de considération.